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L’OTAN dominée par les Américains construit un nouveau mur à travers l’Europe

 Interview de Willy Wimmer.

Horizons et débats: Votre nouveau livre «Die Akte Moskau» [Le dossier Moscou] paraît en juin. Quel est le contenu de ce livre, et pourquoi l’avez-vous écrit ?

Willy Wimmer: Le livre couvre toute une génération, sur la base d’une période de 25 ans. C’est un cycle suffisamment étendu pour qu’il permette de porter un jugement sur le développement politique. Cela est nécessaire, car on touche là à des questions qui pourraient être d’une importance décisive pour un pays particulier, ou même pour tout un continent.
Depuis quelques années, dans le contexte d’une propagande américaine soutenue et de la diabolisation progressive de la Fédération de Russie et de son président, on garde l’impression justifiée qu’à l’égard de la Russie, l’ébranlement de la machine à propagande devrait inévitablement mener à la guerre ou à la «capitulation sans condition» de ce pays. Pour un regard objectif, les mécanismes à l’œuvre vont dans le sens de l’action menée contre l’Allemagne impériale par l’ancien chef du Stratfor, George Friedman, afin d’atteindre, par la Première Guerre mondiale, des objectifs stratégiques contre un pouvoir en pleine ascension financière et sociale en Europe centrale. Le Traité de Versailles a été la réponse à l’attente allemande, les 14 points du président américain Wilson en étaient les critères de référence, et le monde souffre encore de nos jours des conséquences du processus qui a été enclenché à cette époque.

L’image de Moscou répandue dans le monde par la propagande occidentale ne correspond pas à la réalité.

La question est, cependant: pourquoi la guerre, ou pourquoi encore la guerre, si à Moscou les politiciens raisonnables voient les choses sous l’aspect de l’échange pacifique et des relations de bon voisinage ? Depuis quelques années, l’image de Moscou dans le monde, selon la propagande anglo-saxonne, ne correspond pas du tout à la réalité sur place. Tout le monde peut s’en rendre compte, en en faisant soi-même la démarche. Même sur le sujet de la crise ukrainienne, tout ce qu’on peut dire, c’est que c’est l’arrogance occidentale qui a déclenché l’avalanche et c’est l’Ukraine qui est tombée dans le piège de cette arrogance.
Dans mon livre, j’insiste sur des aspects qui sont importants pour l’évaluation de ces actes mêmes. Il y a cependant à la base de tout cela un historique, lequel m’a permis de bâtir mon propre jugement, puisé justement dans le contact direct avec les deux grandes puissances: les Etats-Unis et la Russie, qui était alors encore l’Union soviétique. L’expérience que j’ai pu acquérir dans les responsabilités qui étaient les miennes – lors de l’intégration des forces armées dans l’Allemagne réunifiée, et les relations avec les forces armées soviétiques en Allemagne au cours de ces années – le démontre très clairement: avec la Russie, même dans les moments les plus difficiles, on peut trouver une issue favorable aux problèmes. Nous avons les juristes et eux, la parole d’honneur de personnalités haut-placées, et c’est très bien ainsi. Alors pourquoi devrions-nous nous «sauter de nouveau à la gorge», comme nous y incite Mme Nuland depuis les Etats-Unis pour des motifs qui lui sont propres.
Pour mon livre, à une époque au cours de laquelle on se remet à rénover les abris antiatomiques, il y une raison très actuelle. Le très célèbre – en Allemagne et au-delà – «Musée de l’histoire de la République fédérale d’Allemagne» de Bonn, avec filiales à Berlin et Leipzig, présentera au public une grande exposition sur l’«Armée de l’unification» inaugurée le 5 juillet 2016. J’ai participé très étroitement aux travaux préparatoires de cette exposition en raison des fonctions politiques et administratives que j’ai occupées à cette époque au sein de l’équipe dirigeante du ministère de la Défense de Bonn, et en raison également du concept – élaboré à la fois par mon collègue de l’RDA Bertram Wieczorek et par moi-même, concernant l’intégration des forces armées en Allemagne – qui est devenu le critère de base de l’action de gouvernance mutuelle.

Blindés de l’OTAN dans les environs de Saint-Pétersbourg.

La nouvelle guerre froide contre la Russie se fait sentir un peu plus de jour en jour. Parfois, cela tourne autour de la politique, parfois autour du sport, il arrive même qu’on détourne les buts d’une compétition musicale européenne. Depuis plus de 2 ans, depuis le coup d’Etat soutenu par l’Ouest à Kiev et la réaction russe qui s’en est suivie – par exemple avec le soutien du référendum dans la péninsule de la Crimée – rien de ce que fait la Russie n’échappe à la critique chez nous à l’Ouest. Quel peut bien en être l’objectif ?

Tout ce raffut de notre côté détermine notre vie depuis des années, depuis l’arrivée d’Hillary Clinton. C’est comme si l’on disait: ce qu’on fait en Occident est légitime, juste parce que c’est l’Occident qui le fait. Cela rappelle les temps les plus sombres, et nous autres Allemands, nous nous trouvons, représentés par notre gouvernement, à nouveau, très prochainement d’ailleurs, au Sommet de l’OTAN à Varsovie. Il y a une forte opposition à la Russie du côté américain au sein de l’OTAN. Bien qu’il n’y ait encore aucune trace de guerre, on cherche quand même à éloigner au moins les Européens des Russes, avec l’aide de la Pologne et des pays Baltes. L’OTAN dominée par les Américains construit un nouveau mur à travers l’Europe. Le symbole pervers de notre politique, ce sont les blindés de l’OTAN dans les environs de Saint-Pétersbourg. Si les images parlent, l’Occident indique en toute brutalité ce qu’il réserve à son voisin russe.

Le peuple allemand ne participe pas à cette politique belliciste.

On a l’impression que les voix qui en Allemagne critiquent la nouvelle guerre froide et souhaitent des relations normales avec la Russie sont plus feutrées. Est-ce votre impression aussi ? Nous serions-nous déjà trop habitués à la «nouvelle situation» ?

Helmut Schmidt nous manque. Il nous manque tellement. On entend encore de temps en temps Helmut Kohl. Ces deux là ont eu la force de s’adresser au pays en des temps difficiles, et l’immense majorité des Allemands a fait confiance à ces deux hommes d’Etat, et là, on peut aussi lui faire confiance. Les deux grandes églises chrétiennes ont été complètement éliminées de la question, sinon on ne laisserait pas si facilement passer les discours du Président fédéral, ni les agissements de la Chancelière fédérale concernant les questions de paix européenne. Mais le peuple allemand ne participe pas à cette politique belliciste, et le gouvernement le sait. C’est là la cause sous-jacente de la position allemande sur Minsk II. Le gouvernement agit sur le fil d’une lame de rasoir, et pas seulement concernant ce sujet.

Beaucoup de gens craignent que la guerre froide ne passe du froid au chaud. Existe-t-il des indices en faveur de ces craintes ? Peut-on imaginer que l’Ouest s’arme en vue d’une guerre contre la Russie et sa puissance nucléaire ? Les manœuvres actuelles en Estonie («Springstorm»), en Pologne («Brilliant Jump») et celles à nouveau programmées en Pologne pour le mois de juin («Anaconda») ainsi que nombre d’autres exercices et préparatifs militaires prévus cette année en Europe centrale et Europe de l’Est pourraient-ils déboucher sur une telle guerre ?

Ce sont là des avertissements brutaux pour une nation orgueilleuse, qu’on peut recommencer différemment – et cette fois en combinant les partisans et les adversaires de la guerre mondiale. Si les gens à Moscou entendent brailler des généraux allemands lors de ces manœuvres, ils n’ont qu’à fouiller dans leur bac à disques. Ce que l’Ouest a fait de la vision de la «maison commune européenne» est absolument insupportable. Les «démonstrations de force» et «autres jeux de muscles» copiés de l’ancienne guerre froide sont des stupidités politico-militaires. Si ce sont eux qui doivent décider de notre avenir, on peut se faire du souci. La «Charte de Paris» de novembre 1990 est notre unique chance de maintenir la paix et de ne pas finir dans l’étiolement d’un camp pour «Hedge-Fonds».
Dans tous les domaines, l’Allemagne se défait peu à peu des fonctions centrales de l’Etat.

En février de l’année dernière encore, l’analyste de stratégie George Friedman a traité l’Allemagne de «douteuse girouette» au sein du front contre la Russie. Et Minsk II, auquel la Chancelière allemande a pris part, n’allait certes pas non plus dans le sens des intérêts américains. Est-ce toujours valable à présent ? Ou bien les troupes que le gouvernement allemand veut envoyer en Lituanie sont-elles le signe d’une tendance militariste allemande correspondant entièrement aux désirs  des Américains ? Le général allemand Egon Ramms s’est dernièrement signalé par une formulation totalement martiale. Et il n’est pas le seul Allemand à tenir de tels discours.

L’axe central autour duquel tout s’ordonne est la fameuse question fédérale [«Bündnis-Frage»]. C’est ainsi que la réserve parlementaire est tombée de facto, et à présent on trouve la Bundeswehr avec un général allemand nommé chef de l’état-major américain des troupes américaines en Allemagne, relevant pratiquement de la responsabilité du président des Etats-Unis. L’Allemagne se débarrasse peu à peu des fonctions centrales de l’Etat dans tous les domaines, et donc aussi en ce qui concerne les questions militaires. On en est à espérer que tout ne tourne pas trop mal, mais ce n’est qu’un espoir.

Vous êtes personnellement très apprécié non seulement en Allemagne dans le camp des partisans de la paix, mais aussi du côté russe. Un signal fort en est que le président Poutine, il y a quelques semaines, s’est personnellement chargé de la traduction de votre déclaration à Saint-Pétersbourg. Ce signal, justement, qu’en pensez-vous ?

L’événement de Saint-Pétersbourg, c’est-à-dire la traduction en russe de mes remarques, par le président russe lui-même, a retenu l’attention mondiale et n’était absolument pas prévu. Suite à la question posée par un journaliste russe au président Poutine, se référant à une allocution que j’avais prononcée la veille, il était important pour moi de n’admettre aucune interprétation erronée de mes réflexions du jour précédent. J’ai donc pris la parole, et à ma grande surprise ce n’était pas mon brillant interprète de conférence qui a traduit, mais le président lui-même s’en est chargé. Auparavant, il avait discuté plus de deux heures et demie avec les 500 journalistes présents.
J’ai pu participer pendant trois jours à cette conférence de presse et les journalistes très engagés m’ont donné une image absolument sans fard de la Russie. Les membres de gouvernement présents à la conférence ont été confrontés à des questions critiques, d’une manière que je n’avais encore jamais expérimentée. Pourquoi devrais-je alors me comporter de façon haineuse envers ces gens et ce pays ? Parce que l’on en a décidé ainsi à Washington ou ailleurs ? Les Allemands doivent se faire leur opinion sur la question, s’ils veulent apprendre de l’histoire.

«Le fonctionnement démocratique de la nation est et demeure la clé»

L’expérience de l’histoire démontre que lorsque les tambours de guerre menacent, ce sont aussi la liberté, la démocratie et l’Etat de droit à l’intérieur du pays qui pâtissent. Qu’en est-il aujourd’hui ? Comment va l’Allemagne ?

Les troubles actuels montrent avant tout une chose positive, malgré tout ce qu’il y a de déplorable. J’ai pu m’en rendre compte à Saint-Pétersbourg et je le vois en Ecosse. Les gens font confiance aux habitudes démocratiques. A Saint-Pétersbourg, le président Poutine et les membres de son gouvernement ont pris tout à fait au sérieux les journalistes russes, locaux et régionaux, comme je voudrais bien pouvoir en faire l’expérience ici. Le Parti national écossais a gagné les élections, mais pas seulement: il a été vainqueur parce qu’il a pris les gens au sérieux. A Saint-Pétersbourg, et auparavant à Moscou en novembre, j’ai fait l’expérience d’une démocratie de base selon le modèle suisse. Le fonctionnement démocratique de la nation est et demeure la clé, ce sont les signaux forts qu’envoient Édimbourg et Saint-Pétersbourg vers un monde de plus en plus embrouillé et égaré. L’Allemagne n’envoie pas les signaux qu’elle serait pourtant à même d’émettre.

A ce propos, que pensez-vous du résultat des élections présidentielles en Autriche ?

A présent, tout le monde se plaint à l’unisson du glissement très marqué vers la droite en Autriche et dans l’Union européenne. Tout cela cache cependant une question centrale: qu’est-ce qui a réellement poussé les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates en Autriche, et pas seulement là, à s’éloigner à mille lieues des citoyens et des électeurs jusqu’à ce que ceux-ci leur fassent défaut en si grand nombre qu’on ne puise même plus les évaluer ? Qu’est-ce qui autorise les partis politiques établis à compenser leur propre insuffisance par des calomnies politiques dirigées vers les nouveaux venus ? Cela semble être le dernier moyen d’action encore à la disposition des partis perdants. Les citoyens qui se plaignent des manquements et dénoncent les abus, se font dans le meilleur des cas traiter de «racailles», et dans le pire des cas, de «nazis». Les défaillances mêmes des partis perdants sont alors légitimées par des «campagnes contre la droite» contre ceux qui ne revendiquent que de voir régner l’ordre et d’être pris au sérieux en tant que citoyens.
On devrait considérer le sort des libéraux allemands qui, en tant que représentants du turbo-capitalisme anglo-saxon, ont été sanctionnés par leurs électeurs qui les ont expulsés du Bundestag. Cela peut aussi concerner les anciens partis populaires, s’ils n’en tirent aucune conclusion en conséquence – et indépendamment du résultat des élections – de Vienne. Pourtant, le parti national écossais en a fait la démonstration. Il va vers les gens sans dissimulation, les prend au sérieux, les écoute, avant que les toujours plus douteuses organisations non-gouvernementales n’y sévissent, et il a du succès. Les gens veulent un état démocratique, celui qui a été démoli par les anciens partis et a été tenu en discrédit.

Le «modèle autrichien» peut également se reproduire dans d’autres pays européens.

Et quelles conséquences pour l’avenir ?

Il faut à présent consacrer en Autriche un nouveau président fédéral, et l’équité serait au moins de lui accorder les fameux cent jours de l’état de grâce. Si ce qu’il a déclaré sur la nécessaire réconciliation intérieure en Autriche est sérieux, il a suffisamment à faire rien qu’avec cela.
De l’extérieur, il est fortement conseillé à tout observateur politique d’examiner avec acuité la «lutte des cultures» et les impacts particuliers qu’elle a sur l’environnement du parti. Le «modèle autrichien» peut également se reproduire dans d’autres pays européens. Toutes les informations accessibles à l’étranger mettent en évidence le fait qu’en Autriche, au premier tour, les anciens partis de la majorité, perdants, se sont rassemblés derrière le nouveau président fédéral afin de l’investir dans ses fonctions. La grande question restée en suspens, cependant, sera seulement de clarifier si à partir de là, l’ancien «bazar politique» va devoir se maintenir en subissant des aménagements ou si on va risquer un nouveau départ de zéro, en coalition autour du nouveau chancelier fédéral.
Il est évident que la vieille garde des partis politiques rassemblée derrière le nouveau président fédéral ne présente aucune homogénéité et qu’en l’occurrence, ces partis veulent seulement en donner l’impression. Après ce tour de force exceptionnel, ils exigeront le rétablissement de leurs droits et avantages à l’égal des groupes politiques indépendants, ce qui se traduira alors par une séparation radicale d’avec les formations politiques se trouvant derrière le président fédéral van der Bellen. Cette union n’a pas supprimé les différences entre les partis en présence. Celles-ci ne feront que se renforcer.
Et c’est encore plus vrai quand on considère le camp d’Hofer. Ici, c’est le FPÖ qui est la formation politique montante, celle qui a de loin aspiré comme par magie le plus grand nombre d’électeurs venant des autres partis – quoique pas encore en nombre suffisant – sans toutefois absorber ces partis en tant que tels dans cette formation. A l’inverse de ce qui se passe dans le camp de van der Bellen, les égoïsmes personnels ne prendront pas le dessus et ne domineront pas les forces centrifuges. Avec ce résultat à l’élection présidentielle, le FPÖ se trouve en position victorieuse à la Hofburg tandis que les partisans du président fédéral nouvellement élu vont de nouveau viser leurs niches politiques respectives. Il est à prévoir qu’avec ces résultats électoraux, toutes – ou au moins la plupart – des grandes formations politiques autrichiennes soupèseront leurs chances dans la perspective d’une future alliance avec le FPÖ. Aujourd’hui, le nom du vainqueur c’est le Professeur van der Bellen, mais le gagnant, lui, s’appelle Strache.

«A Bruxelles, on chante la messe lentement»

Qu’est ce que cela signifie pour Bruxelles, l’UE et l’OTAN ?

L’Ecosse, la France, la Pologne et tant d’autres montrent bien que même sans les pitoyables combines britanniques, à Bruxelles, «on chante la messe lentement». Pendant que les «mandarins» européens, Juncker et Schulz, prônent l’obligation des nations européennes en faveur d’un empire bruxellois téléguidé de l’étranger, les citoyens déterminent la valeur de leur propre pays par leur responsabilité en tant que citoyen et leur propre valeur réaffirmée.
Les «valeurs européennes» ont, elles aussi, subi entre-temps une dévaluation, tout comme l’a fait l’OTAN en tant que «communauté de valeurs transatlantiques». Pourtant Jean-Claude Juncker, l’ancien ministre-président du Luxembourg, est parfaitement au courant de la façon dont en matière de législation fiscale, on a en Europe octroyé une véritable «licence de pillage» totalement en faveur des grands consortiums américains, et que tout ce système est maintenu par l’OTAN. Et vous voulez qu’aujourd’hui, on continue à voir l’OTAN comme une «communauté pour la paix ?
Au cours de l’histoire moderne, on n’a encore jamais vu une alliance défensive, ce qu’a autrefois été l’OTAN, se réorienter ainsi sans vergogne en position de formation d’attaque globale envers les peuples et les Parlements.

Monsieur Wimmer, merci pour cette interview.

(Interview réalisé par Karl Müller)

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