Que reproche-t-on à Jeremy Corbyn, leader de l’opposition britannique accusé d’antisémitisme ?

Gilles Munier,  23 Août 2018,  RT France (21/8/18)

 

Depuis des mois, une campagne vise le leader du Parti travailliste britannique Jeremy Corbyn, accusé d’antisémitisme. Toutes sortes de dossiers sont déterrés pour prouver l’infréquentabilité de l’homme le plus populaire de l’opposition britannique.

 

Jeremy Corbyn, le chef de file du Labour, le Parti travailliste britannique, n’en finit plus de subir des accusations d’antisémitisme. En mars, en mai puis en août, il a été épinglé à plusieurs reprises, alternant entre excuses et rebiffades. Dans la dernière affaire en date, le leader des travaillistes britanniques s’est vu reprocher sa présence à une cérémonie supposée rendre hommage au commando terroriste palestinien «Septembre noir» à Tunis, en 2014.

Le 13 août, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, s’en est mêlé : il a estimé sur Twitter que Jeremy Corbyn méritait une «condamnation sans équivoque» pour avoir déposé une couronne de fleurs sur la tombe de membres du commando palestinien qui avait tué 11 athlètes israéliens lors des Jeux olympiques de 1972 à Munich.

Le leader de la principale formation d’opposition britannique a répliqué sur le réseau social, dénonçant de «fausses» accusations et ajoutant que «ce qui mérite une condamnation sans équivoque, c’est le meurtre de plus de 160 manifestants palestiniens par les forces israéliennes à Gaza, y compris des dizaines d’enfants», en référence aux morts palestiniens victimes de la répression israélienne de la Marche du retour, qui a lieu tous les vendredis depuis le 30 mars, à la frontière israélienne, pour réclamer la levée du blocus et le retour chez eux des réfugiés ayant fui ou ayant été chassés à la création de l’Etat hébreu.

C’est le Daily Mail qui a déclenché le dernier scandale, en publiant le 11 août une photo montrant Jeremy Corbyn en 2014, alors simple député, tenant entre ses mains une couronne de fleurs lors d’une cérémonie à Tunis. Il était sur place pour une conférence consacrée à la Palestine, organisée par le président tunisien Moncef Marzouki. A la fin de celle-ci, deux gerbes de fleurs avaient été déposées sur des tombes palestiniennes. La première commémorait le souvenir de 50 Palestiniens et 18 Tunisiens tués en 1985 dans une attaque aérienne israélienne sur le siège de la direction de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), réfugiée à Tunis depuis 1982.

Par ailleurs, il pourrait être reproché à Benjamin Netanyahou de manière symétrique sa présence le 22 juillet 2006 lors de la célébration du soixantième anniversaire de l’attentat de l’hôtel King David au Centre Menahem Begin, du nom du coordinateur de cette opération, à Jérusalem. Des membres de l’Irgoun, organisation armée sioniste en Palestine mandataire, déguisés en Arabes, avaient alors fait sauter la partie de l’hôtel abritant le Secrétariat britannique, le Commandement militaire et une branche de la Division d’investigation criminelle. Bilan : 92 morts, principalement des civils, dont 28 britanniques. Benjamin Netanyahou, avait alors déclaré que l’attentat était «un acte légitime avec une cible militaire».

 

Corbyn a-t-il été sur la tombe du commando ?

Concernant la seconde gerbe de fleurs déposée par Jeremy Corbyn, commentée dans de très nombreux médias, l’avocat et éditorialiste Gilles-William Goldnadel écrivait ainsi le 20 août dans Valeurs actuelles qu’«il [était] désormais acquis que Jeremy Corbyn, ainsi que le prouvaient des photos publiées par le Daily Mail dont il avait reconnu la véracité, avait déposé une gerbe à la mémoire de plusieurs des terroristes palestiniens ayant assassiné 11 athlètes israéliens à Munich en 1972».

Dans une dépêche du 14 août, l’AFP, source de la plupart des journaux français, parlait déjà d’une photo qui montrait Jeremy Corbyn «tenant une couronne en face d’une plaque dédiée aux membres du commando qui avait tué 11 athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich en 1972».

Il y aurait donc à Tunis une plaque dédiée ? Pourtant, cinq des huit membres du commando de «Septembre noir» ont été tués sur place au moment des faits, et les trois autres arrêtés. Aucun d’entre eux n’est enterré à Tunis. En réalité, cette seconde gerbe a été déposée par le leader travailliste sur les tombes de Salah Khalaf, Fakhri al-Omari, son bras droit, et Hayel Abdel-Hamid, le chef de la sécurité de l’OLP. Si Salah Khalef était le chef de Septembre noir, l’organisation palestinienne à l’origine de l’attentat des Jeux de Munich, il était surtout l’un des fondateurs du Fatah, le mouvement de libération de la Palestine, et le numéro 2 de l’OLP, tous deux dirigés par Yasser Arafat.

Même si le Fatah est derrière cette attaque de Munich et que Salah Khalaf a été chef de l’organisation Septembre noir, peut-on réduire son parcours à ce seul événement ? Accuserait-on Jeremy Corbyn d’antisémitisme s’il allait déposer une gerbe sur la tombe de Yasser Arafat ?

 

Corbyn et ses «amis» du Hezbollah et du Hamas

Le 8 avril, le magazine Times of Israel relançait la polémique, en titrant l’un de ses articles : «Les Juifs pourraient fuir le Royaume-Uni si Corbyn était nommé Premier ministre». Parmi les dizaines d’autres accusations qui accablent Jeremy Corbyn se trouve celle de sa «proximité» supposée avec les mouvements du Hezbollah libanais, des Frères musulmans égyptiens et du Hamas palestinien. Pour Gilles-William Goldnadel, «déjà, en 2017, les preuves ne manquaient pas contre le patron du Parti travailliste anglais : il avait accueilli des délégations du Hamas et du Hezbollah terroristes lors d’une rencontre parlementaire en leur donnant du « mes amis »».

Jeremy Corbyn ne s’est effectivement pas caché de ces rencontres, même s’il a par la suite exprimé quelques regrets, notamment quant à l’emploi du terme «mes amis». Il a cependant souvent plaidé pour un dialogue inclusif du conflit israélo-palestinien, ouvert au Hamas «avec lequel nous pouvons avoir des désaccords profonds», avait-il néanmoins précisé lorsqu’il briguait la direction du Labour en 2015.

 

Un dirigeant de Haaretz défend Corbyn

Au milieu de cet océan de critiques dans la presse internationale, Jeremy Corbyn trouve cependant un soutien en la personne de Gideon Levy, journaliste et écrivain israélien, membre de la direction du quotidien israélien Haaretz. Ainsi, dans le numéro du 9 août, Gideon Levy qualifie les attaques coordonnées contre Corbyn de «croisades» et rejette l’idée de la présence d’antisémitisme au sein du Labour.

Il écrit ainsi : «Corbyn est un homme courageux. Il a voté au Parlement 553 fois contre la position de son parti, et pourtant il a pris son leadership au milieu de la tempête. Il a voté contre la guerre en Irak, contre les armes nucléaires et contre la domination britannique en Irlande du Nord. Il était actif dans Amnesty International contre Augusto Pinochet et a été arrêté lors de manifestations anti-apartheid en Afrique du Sud.»

Ne mâchant pas ses mots, le journaliste dénonce vivement les éditorialistes qui se sont, selon lui, mobilisés comme un seul homme : «L’establishment juif en Grande-Bretagne et la propagande israélienne ont mis sa tête [à Corbyn] à prix, pour faire échec à son élection : il est antisémite, le parti travailliste est antisémite, la vie juive en Grande-Bretagne est en « danger existentiel », rien de moins.» Habitué à prendre position contre l’oppression des Palestiniens par son pays, le journaliste israélien poursuit : «Alors que la situation de tout Juif en Grande-Bretagne est meilleure, plus sûre, plus égalitaire et plus libre que la condition de tout citoyen arabe en Israël, sans parler des Palestiniens des territoires occupés, l’appel désespéré de l’establishment juif a provoqué un tapage tonitruant contre Corbyn.»

Gideon Levy pointe ensuite la responsabilité de la politique israélienne envers les Palestiniens dans la genèse d’un certain antisémitisme : «Quand un tireur d’élite israélien tue un homme sans jambes dans un fauteuil roulant [référence à l’épisode du 15 décembre 2017] et une infirmière [référence à l’assassinat de Razan al-Najjar], le peuple juif est partenaire. Ainsi, la politique d’Israël enflamme l’antisémitisme dans le monde. On peut et on doit le critiquer, comme le font les travaillistes et comme le fait Corbyn, et le fait de qualifier d’antisémitisme toute critique est scandaleux. Cela augmente également l’antisémitisme et le sentiment que les Juifs agissent comme des brutes et utilisent leur pouvoir de chantage émotionnel.»

 

Un rapprochement entre méthodes israéliennes et méthodes nazies

Puis, Gideon Levy cite Hajo Meyer, un survivant de l’Holocauste et défenseur des droits de l’homme hollandais, auteur de la phrase : «Un antisémite était autrefois un homme qui détestait les Juifs. Aujourd’hui, un antisémite est un homme que les Juifs détestent.»

Ce même Hajo Meyer est justement la source d’une des accusations d’antisémitisme qui pèse le plus contre Jeremy Corbyn. Il a soutenu à plusieurs reprises qu’il existait des parallèles entre le traitement nazi des juifs menant à l’Holocauste et la déshumanisation des Palestiniens par Israël. Lors d’une conférence, organisée et animée par le leader du Parti travailliste britannique en 2010, Hajo Meyer aurait comparé les actions d’Israël contre le peuple de la bande de Gaza au massacre de juifs pendant la Seconde Guerre mondiale et assimilé le gouvernement israélien à celui de l’Allemagne nazie.

Bien qu’ils aient été prononcés par un survivant du camp d’Auschwitz, ces propos ont provoqué un scandale et Jeremy Corbyn a été contraint de présenter ses excuses pour «les inquiétudes et l’angoisse causées» après être apparu au côté de personnes qui ont tenu de tels propos.

 

Amende honorable

Cela étant, Jeremy Corbyn n’a jamais fui le débat et a toujours été ouvert aux critiques. Il a même reconnu l’existence d’«un vrai problème» avec l’antisémitisme au sein de son parti. Le 5 août, il publiait une vidéo dans laquelle il rejetait explicitement tout antisémitisme de sa part ou de la part du Labour, invitant les antisémites à quitter son parti car ils n’y avaient pas leur place selon lui. D’ailleurs, le Labours’est séparé d’une centaine de ses militants et a même poussé à la porte l’ancien maire de Londres, Ken Livingstone. Même le réalisateur Ken Loach, lui aussi sous le feu d’accusations d’antisémitisme, a été écarté de la formation politique.

Le 4 août, Jeremy Corbyn a assuré que «restaurer la confiance» avec la communauté juive était sa priorité. «Je reconnais qu’il y a un réel problème que le Parti travailliste s’efforce de surmonter», a écrit le leader de l’opposition dans une tribune publiée par le journal The Guardian. «Eliminer l’antisémitisme du parti et restaurer la confiance sont nos priorités».

Il a en outre reconnu que sa formation avait été «trop lente» à prononcer des sanctions disciplinaires après certains cas de propos antisémites tenus par certains de ses membres. «Le personnel du parti a entendu des exemples de négationnisme, des stéréotypes grossiers sur les banquiers juifs, des théories du complot accusant Israël des attentats du 11 Septembre, et même une personne qui estimait qu’Hitler avait été mal compris», a-t-il déploré. «Les personnes qui portent ces opinions n’ont pas leur place au sein du parti», a-t-il encore affirmé.

 

Une définition de l’antisémitisme qui déplaît

Cette mise au point intervenait à l’issue d’une semaine au cours de laquelle le Parti travailliste avait déjà fait l’objet d’attaques, après avoir notamment refusé d’adopter certains éléments de la définition de l’antisémitisme élaborée par l’Alliance internationale pour le souvenir de l’Holocauste (IHRA). En réaction, trois journaux juifs britanniques, le Jewish Chronicle, le Jewish News et le Jewish Telegraph, avaient chacun écrit sur leurs Unes respectives : «Nous sommes unis», accusant Jeremy Corbyn de poser «une menace existentielle» à la communauté juive.

Le document incriminé, adopté par le comité national exécutif du Parti travailliste de Jeremy Corbyn, indiquait que l’«antisémitisme [était] une forme de racisme» mais omettait de citer quatre comportements considérés comme discriminatoires, selon la définition de l’IHRA adoptée par le gouvernement britannique en 2016. Parmi les discriminations non mentionnées dans la définition du Labour, «accuser les Juifs d’être plus fidèles à Israël qu’à leur propre pays», «comparer les politiques actuelles d’Israël à celle des nazis» ou encore clamer que l’existence d’Israël est un «projet raciste». Cette décision avait déclenché de très nombreuses réactions, jusqu’à celle du Premier ministre Theresa May qui avait alors déclaré : «Tous les partis politiques devraient adopter la définition de l’antisémitisme [reconnue par le gouvernement britannique] mais malheureusement, le Parti travailliste n’est pas de cet avis».

Ironie du sort, Kenneth S. Stern, l’homme qui a rédigé la définition de l’IHRA, condamne lui-même son utilisation comme base légale. Selon lui, le texte avait été conçu à l’origine comme une «définition de travail» dans le but d’essayer de standardiser la collecte de données sur l’incidence des crimes antisémites dans différents pays. Pour lui, il n’a jamais été envisagé de l’utiliser comme un instrument légal ou réglementaire pour freiner la liberté d’expression académique ou politique.

Dans le même document, Kenneth S. Stern condamne spécifiquement l’utilisation inappropriée de la définition à ces fins, en mentionnant en particulier la limitation de la liberté d’expression dans les universités britanniques : «Ma peur est que, si nous consacrons de la même manière cette définition dans la loi, des groupes extérieurs vont essayer de réprimer les discours politiques qu’ils n’aiment pas, plutôt que d’y répondre. L’académie, les étudiants juifs et la faculté d’enseignement sur les questions juives, tous en souffriront.»

En juin 2017, Jeremy Corbyn et le Labour ont été les grands gagnants des élections législatives anticipées : au terme d’une campagne menée tambour battant et avec un programme résolument à gauche, le leader travailliste a permis à son parti de remporter une trentaine de nouveaux sièges privant ainsi le Premier ministre Theresa May de la majorité absolue au Parlement. En outre, le Parti travailliste a enregistré une progression considérable de ses effectifs militants : il en comptait près de 570.000 en 2018, soit 300.000 de plus qu’en 2015. A elle seule, l’organisation de jeunesse travailliste, Young Labour, compterait en 2018 davantage de membres que le Parti conservateur tous âges confondus. Cette ascension n’est pas pour plaire aux conservateurs ni au gouvernement israélien qui voit en lui le risque, s’il arrivait au pouvoir, de perdre un de ses principaux alliés historiques : le Royaume-Uni.

 

Source : RT France

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