États-Unis

L’affaire Skripal – encore une escalade antirusse

Christopher Black*

hd. Ce texte paru le 9 mars 2018, peu après le début de l’«affaire Skripal», précédant l’escalade qui en suivit et qui déjà s’annonçait. Le texte met en évidence jusqu’à quel point la version officielle était et reste douteuse, et quelles sont les questions non soulevées par nos gouvernements.

Le gouvernement britannique s’est lancé dans une guerre verbale avec la Russie au sujet d’un incident mystérieux qui aurait eu lieu dimanche 4 mars à quelques kilomètres de Porton Down à Wiltshire, l’établissement britannique de recherche et développement d’armes biologiques et chimiques, endroit entouré de mystère. J’ai dit «aurait», car hormis les communiqués du gouvernement, nous ne disposons que de très peu d’informations par rapport à ce qui s’est vraiment passé. Nous n’avons pas vu de photos des victimes présumées dans les lits d’hôpital qui puissent nous convaincre qu’elles étaient tombées malades et traitées. Mais supposons que l’incident ait vraiment eu lieu tel qu’il est décrit officiellement.

Pas de menace connue de la part de la Russie

L’énigme consiste dans le fait qu’aucune menace de la part de la Russie à l’égard des victimes, l’ancien colonel des services secrets militaires russes Sergueï Skripal et sa fille, n’était connue. Skripal fut accusé en 2006 par la Russie d’être un agent du service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni MI6 et de la transmission d’informations secrètes aux Britanniques. Puis il fut condamné et emprisonné. En 2010, dans le cadre d’un échange d’agents secrets, il fut gracié et put quitter la Russie. Il se rendit d’abord à Vienne, puis en Grande-Bretagne, où il a vécu depuis lors. Il est difficile de savoir pourquoi il a été gracié. Il est possible que ceci ait été nécessaire juridiquement pour effectuer l’échange d’agents avec les Britanniques. Toutefois, les Russes ne voulaient plus rien avoir à faire avec lui. Il semble cependant que pour les Britanniques il avait encore une certaine importance en tant qu’«homme à usage unique» dans une provocation antirusse.

Selon les faits présentés par le gouvernement britannique, Skripal et sa fille venue de Russie en visite chez son père, se rendirent à Salisbury pour y diner ensemble. Cette ville située tout près de Porton Down. Le but de la visite de la fille n’est pas connu. Selon les informations médiatiques constamment changeantes, des témoins dans le restaurant auraient décrit que Skripal avait l’air agité et fâché, et qu’il aurait quitté les lieux dans cet état avec sa fille qui le suivait. Nous ne savons pas pourquoi il était agité et fâché.

Immédiatement, la faute fut attribuée à la Russie

Une demi-heure plus tard, dit-on, les deux ont été trouvés effondrés sur un banc public. Selon quelques premières informations médiatiques, on apprit qu’il aurait éventuellement pris trop de Fentanyl [un opioïde synthétique], puis vomi, et que leur maladie était auto-infligée. Mais très vite, le gouvernement britannique affirma qu’ils avaient été intoxiqués par un agent chimique militaire ou une neurotoxine, et il attribua la responsabilité à la Russie, bien que l’investigation venait tout juste de commencer.

La police locale fut immédiatement évincée et l’affaire fut attribuée à la police anti-terrorisme, autrefois connue sous le nom de Special Branch [unité spéciale pour la sécurité nationale et l’espionnage], malgré le refus du gouvernement de parler d’un événement terroriste. Une réunion du Comité d’urgence, structure de haut niveau du gouvernement de la Grande Bretagne, appelé Cobra ou COBR [Cabinet Office briefing room à la Downing Street) fut convoquée. On peut bien sûr s’interroger sur la raison de cette initiative, alors qu’il semblait s’agir d’une attaque, d’une tentative d’assassinat ou d’un accident auto-infligé. La réponse à cette question fut donnée par l’immédiat déclenchement d’une campagne de propagande du gouvernement britannique contre la Russie.

Récits contradictoires

Le jeudi 8 mars, le gouvernement britannique affirma qu’il avait identifié la substance utilisée comme étant une «neurotoxine». Le même jour, la BBC cita une femme médecin ayant déclaré avoir trouvé Mme Skripal inconsciente sur un banc, vomissant et avec des contractions spasmodiques, ayant perdu le contrôle de ses fonctions corporelles.

La doctoresse, qui n’avait pas voulu donner son nom, expliqua à la BBC qu’elle avait placé la fille en position de sécurité, lui avait libéré les voies respiratoires, tandis que d’autres personnes s’occupaient du père. Elle déclara l’avoir soignée pendant presque 30 minutes sans avoir observé un quelconque signe d’un agent chimique sur son visage ou son corps. Puis le médecin précisa que, bien qu’inquiète d’avoir été contaminée par une neurotoxine, elle «se sentait bien» pour le moment.

Cependant, le mardi 6 mars, les médias britanniques avaient publié la photo d’un agent de police, ayant été présent sur place, dont ils affirmaient qu’il était tombé malade et aurait été hospitalisé aux soins intensifs, mais qu’à l’heure actuelle il soit stabilisé et convalescent. Ces deux récits ne coïncident pas, car il semble que le médecin avait eu davantage de contact corporel avec les victimes que l’agent de police, et qu’elle ne souffrait d’aucun symptôme.

« Je ne pense pas que M. Skripal était persécuté »

Le «Guardian» a cité Andreï Lugovoï, un autre agent russe, ayant été accusé par les Britanniques du meurtre de Litvinenko. Lugovoï aurait dit que Skripal avait été gracié en Russie et que depuis plus personne ne lui en voulait. «Je n’exclus pas que ce soit une nouvelle provocation des Britanniques. Quoi qu’il arrive sur le territoire britannique, ils s’exclament: ‹Il a été assassiné, il a été pendu, il a été empoisonné!› – et la Russie est toujours fautive. C’est à leur avantage.» Igor Soutiaguine, un autre traître russe, ayant été transféré en Russie en 2010 dans le cadre d’un échange d’agents, a également déclaré: «Je ne pense pas que M. Skripal était persécuté, car il avait été gracié.»

Le refus du gouvernement britannique de nommer la neurotoxine est encore plus énigmatique. Pour créer encore plus d’effet dramatique, le ministre des Affaires intérieures, Amber Rudd, déclara qu’il ne s’agissait ni de Sarin ni de VX, mais de quelque chose «de très rare». Je pense qu’ils choisiront le bon moment de dramaturgie pour déclarer qu’il s’agit d’une substance ne pouvant être produite que par des laboratoires russes. C’est leur manière d’agir. Ils ne voudront certainement pas constater que le VX était en jeu, car le VX fut développé en 1952 à Porton Down, tout près du lieu des événements. Car ceci impliquerait obligatoirement des investigations concernant la sécurité de l’établissement et l’implication possible du personnel. Malgré le fait que Porton Down s’occupe de la production d’agents chimiques militaires, y compris de neurotoxines, le gouvernement a immédiatement mandaté cette centrale d’identifier la substance ayant pu être utilisée. Il aurait été logique que les autorités de surveillance de Porton Down excluent cet établissement de l’investigation dans un cas, où il pourrait être impliqué lui-même.

« Les médias de masse marchent au pas »

La question de savoir si les Russes ont raison en avançant que cette affaire pourrait être une nouvelle provocation arrangée par l’OTAN doit être sérieusement prise en compte. Alors même qu’il n’y a pas la moindre preuve qui pourrait désigner la Russie comme étant impliquée dans cette affaire, le gouvernement britannique s’est empressé de désigner ce pays comme le coupable et les médias de masse ne manquèrent pas de lui emboiter sagement le pas pour diffuser cette nouvelle. Boris Johnson désigna la Russie comme un «pouvoir méchant et destructeur» et menaça de faire retirer la Grande Bretagne du championnat mondial de football devant se dérouler cette année dans ce pays.

Les tentatives de l’OTAN d’éloigner la Russie des jeux olympiques, sous prétexte de doping, furent, pour une bonne part, couronnées de succès. Et du coup nous assistons à une nouvelle tentative de mettre des bâtons dans les roues d’une manifestation importante pour les amoureux du football mondial et pour la Russie. Johnson en rajouta en annonçant que la Grande Bretagne agirait de façon «robuste», si l’implication de la Russie était prouvée.

L’ambassade russe à Londres a déclaré que les prétendues implications de la Russie étaient fausses, et que «le scénario destiné à impliquer la Russie avait été rédigé à l’avance». Il semble que le scénario comprenne encore quelques pages de plus. On peut s’interroger sur le rôle des services secrets car la BBC a rapporté que Skripal était encore en contact avec des agents anglais. On se demande bien pourquoi. Quel rôle avait-il en tant qu’agent du MI6 ? Quel fut leur rôle ce jour-là ?

Modèle de reproches anglais bien connu

Mais on ne fera certes pas de recherche dans cette direction-là. Tous les médias anglais relient cet événement à ce qui s’était produit avec Alexander Litvinenko, un autre Russe qui aurait été empoisonné par du thé radioactif. Des indications comme quoi certains de ses compagnons étaient impliqués furent ignorées, au profit de l’affirmation de l’implication de la Russie alors même qu’on manquait totalement de preuves. On prétend également que cette substance très rare doit provenir d’un stock militaire étatique, on peut donc prévoir à coup sûr les prises de position du gouvernement anglais.

L’événement actuel rappelle le cas de Georgi Markov, le dissident bulgare éliminé à Londres en 1978 prétendument à l’aide d’une capsule de Rizine maniée par un parapluie pour être injectée dans une jambe, alors qu’il s’agissait à coup sûr d’un pistolet à air. Ce meurtre fut aussitôt attribué au KGB et à des agents du gouvernement bulgare, alors qu’il y a des preuves qui font penser que ce meurtre était dû au MI6, de même que l’assassinat de Robert Maxwell, le magnat des médias, en 1991, qui se trouvait en possession de documents en relation avec l’assassinat de Markov – ceci est révélé par Richard Cottrell dans son livre «Gladio» et dans des textes de Gordon Logan, ancien membre des services secrets anglais.

On se rappelle la mort de David Kelly

L’affaire Skipal rappelle aussi la mort du Dr David Kelly en 2003, qui fut attribuée officiellement à un «suicide» commis dans une forêt à proximité de chez lui. On pense généralement qu’il fut liquidé par les services secrets britanniques et la CIA, pour l’empêcher de divulguer des secrets concernant la guerre d’Irak. Il travaillait à Porton Down comme directeur du service de microbiologie.
Il était lui-même relié à d’autres scientifiques de Porton Down, décédés dans de curieuses circonstances, comme le Dr Richard Holmes, dont le corps fut retrouvé en 2012 dans la même forêt que celui du Dr Kelly – deux jours après être parti faire une promenade, dont il n’est plus rentré et un mois après avoir renoncé à son emploi à Porton Down. Puis il y a aussi la mort de Vladimir Pasechnik en novembre 2001, un autre transfuge russe, soi-disant décédé d’une attaque cardiaque. Sa mort ne fut divulguée qu’un mois plus tard par les services secrets britanniques. Le Dr Kelly avait participé à son Debriefing après qu’il ait quitté la Russie.

Qui a quels motifs ?

Sir Edward Leigh, membre de la Commission parlementaire de la défense, a déclaré au Parlement britannique: «Les preuves par indices contre la Russie sont importantes. Qui d’autre pourrait avoir un motif et les moyens nécessaires ?» La réponse la plus naturelle est le gouvernement anglais disposant d’un motif et des moyens. En quoi la Russie aurait-elle intérêt de s’en prendre à un ancien comme Skripal et de déclencher toute une histoire ? Rien. Quel profit en auraient la Grande-Bretagne et l’OTAN ? La réponse nous vient également de Sir Richard qui déclare: «Seule la force permet de maintenir la paix», se reportant ainsi à la politique extérieure de Trump, «et si la Russie est derrière cet acte, il s’agit d’un acte de guerre effronté cherchant à humilier notre pays. La défense et notre devoir suprême donc l’augmentation du budget militaire de 2% n’est pas suffisant.» Et c’est précisément là qu’on trouve le motif. Il s’agit de légitimer une augmentation du budget militaire et de se lancer une nouvelle fois dans une campagne de dénigrement de la Russie, dans le but de légitimer les agressions continuelles de l’OTAN contre ce pays.

La Russie a proposé spontanément de participer à l’«enquête», mais pour quoi faire? Le scénario est déjà écrit, le drame se déroulera, les conséquences apparaîtront, menant non pas à la paix et la coopération, mais à davantage d’agressivité et de guerre.

 

*    Christopher Black est un pénaliste international vivant à Toronto. Il est connu suite à plusieurs procès concernant des crimes de guerre d’intérêt général, comme par exemple le procès concernant le génocide au Ruanda ou l’ancienne Yougoslavie, où il participa comme avocat de la défense. Récemment est paru son roman «Beneath the Clouds». Il rédige des essais sur le droit international, la politique et les événements géopolitiques, notamment pour le magazine en ligne «New Eastern Outlook».

Source: New Eastern Outlook du 9/3/18

(Traduction Horizons et débats)

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