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Médias allemands, Russie et bouclier anti-missiles

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Le vice-président américain Joe Biden en compagnie du Secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg.

par Heinz Loquai, général commandant de brigade à la retraite, Meckenheim, première parution dans Horizons et débats du 14 mai 2007

C’est par un épais silence que le premier discours tenu par Vladimir Poutine, président de la Fédération de Russie, devant la Conférence de Munich sur la politique de sécurité [de 2007] a été accueilli tout d’abord par l’auguste aréopage. Poutine avait exposé avec précision ses vues sur des thèmes importants de la politique extérieure et critiqué sans ambages le contenu et style de la politique des Etats-Unis. Le sénateur américain John McCain a parlé du discours le plus agressif du président depuis la fin de la «guerre froide». Eckart von Klaeden a taxé l’exposé de Poutine «de prétentions directes» de grande puissance formulée par la Russie. Par cette déclaration, le porte-parole de politique étrangère du groupe démocrate-chrétien et chrétien-social au Bundestag a prouvé surtout ses lacunes dans l’appréciation d’une position politique. D’autres politiciens allemands se sont exprimés plus directement sur les faits. Le ministre allemand de la Défense a même déclaré comprendre la «sensibilité» russe, alors que l’opposition et les sociaux-démocrates voyaient dans le discours une invitation de Poutine au dialogue.

Appel aux réflexes antirusses pour détourner l’attention des problèmes effectifs

Dans l’ensemble, les réactions politiques directes ont été plutôt modérées et reflétaient les préoccupations des intéressés. Mais les commentaires de la presse ont été tout différents. Dans la «Süddeutsche Zeitung», Stefan Kornelius, chef du ressort Politique étrangère du journal, attaque Poutine «qui ne voulait pas être gentil» (12 février 2007). Son discours serait une attaque surprise contre les Etats-Unis et l’Ouest. […] Poutine disposerait, «après des années passées dans les services secrets soviétiques», de «beaucoup d’expérience dans les grimaces et la dissimulation». «Grimaçant et maniant l’ironie», il aurait «acculé les autres dans la défensive». […]

Pour Berthold Kohler, co-éditeur de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung», Poutine a visiblement tenté de «désigner les Américains comme la source de tous les maux et frapper un coup dans l’Alliance atlantique» (12 février 2007). Deux mois après la Conférence, Nikolaus Busse se penche sur le discours de Poutine. A son avis, le président Poutine pourrait boire à son succès quelques verres de mousseux de Crimée. «Par un seul discours, […] il a provoqué davantage de perturbations dans l’alliance occidentale que toutes les divisions de chars soviétiques de jadis. Il n’est pas plus difficile de scinder aujourd’hui l’OTAN» («Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 10 avril 2007). Peu après la Conférence de Munich (15 février 2007), «Die Zeit» présente le président Poutine comme un «voyou dans les effluves du pétrole».

Les commentaires des principaux journaux allemands confirment les paroles de Poutine lors de la «guerre froide» dans son discours de Munich: «Et comme chaque guerre, la guerre froide laisse – pour utiliser une image – le terrain jonché de munitions réelles non explosées. Je pense aux clichés idéologiques, les appréciations selon deux poids deux mesures et à d’autres aspects caractéristiques de la pensée en bloc propre à la guerre froide.» Les réflexes antirusses des médias allemands se concentrent sur la personne du président Poutine dans le langage haineux d’une guerre qui n’est pas froide du tout.

Une partie relativement petite du discours que Poutine a tenu à Munich se rapportait à l’élargissement de certains «éléments du système de défense antimissiles en Europe». Poutine se demande: «Qui a besoin de faire un pas dans une direction aboutissant inévitablement à une course aux armements? Je doute fort que les Européens aient besoin de cela.» C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier l’«expansion de l’OTAN» qui constitue une «sérieuse provocation réduisant la confiance mutuelle». Avant la Conférence de Munich déjà, les plans du gouvernement américain, tendant à placer une partie de son système de défense antimissile en Pologne et en République tchèque, ont trouvé une place de premier rang sur le calendrier des politiciens et médias allemands. […] Le lien avec les discussions politiques concernant le programme nucléaire iranien est évident.

Les «bons» offices de l’Allemagne: contribuer à une image négative de l’Iran

Le 5 décembre 2006, Hans Rühle s’exprime dans la «Frankfurter Allgemeine Zeitung». Qui est monsieur Rühle? Dans les années quatre-vingt, il était chef de l’état-major de planification au ministère de la Défense. Dans ces fonctions, il entretenait d’excellentes relations avec le BND [service allemand de renseignements], avec la CIA et avec le Pentagone. Membre du parti démocrate-chrétien, Rühle représentait très efficacement, au sein d’un réseau germano-américain très étroit, les intérêts américains au ministère allemand de la Défense. Maintenant, il contribue à la création d’une image négative de l’Iran. Sa conclusion: en moins de deux ans, l’Iran pourrait être en mesure de produire assez de plutonium utilisable dans l’armement pour fabriquer de 40 à 50 bombes atomiques. […]

Cette propagande a plusieurs objectifs: invoquer l’«Etat voyou» que serait prétendument l’Iran pour justifier le programme américain de missiles de défense contre les critiques de ce programme en Allemagne. […] La combinaison des «missiles iraniens à longue distance» et des «bombes atomiques» constitue une menace d’une envergure qui pourrait finalement justifier non seulement un bouclier antimissile américain en Europe mais une attaque préventive contre l’Iran.

Dans la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» également (9 février 2007), Michael Rühle, chef du ressort Planification du service politique de l’OTAN, parle d’une «renaissance du bouclier de protection nucléaire des Etats-Unis déjà presque oublié». Nikolaus Busse explique aux lecteurs de la «Frankfurter Allgemeine Zeitung» (22 février 2007) ce que «Washington veut, à savoir une défense contre les missiles des voyous». Quelques semaines plus tard, Busse reproche à la classe politique allemande de ne pas avoir posé la «question essentielle». «L’Allemagne n’a-t-elle pas besoin elle aussi d’une défense contre les missiles ?» («Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 10 avril 2007). Il n’y a pas besoin de dire que la question est purement rhétorique.

«Die Zeit» également s’est transformé en forum relatif au bouclier antimissile américain, mais il organise un véritable débat contradictoire. Comme il fallait s’y attendre, Josef Joffe, coéditeur de la revue, s’est fait l’avocat du projet américain. Sous le titre de «Dans le panneau de Poutine», Joffe estime que le parti social-démocrate considère les plans américains de missiles comme un affront contre la Russie. «La technique et la portée de ces armes démentent cette assertion (29 mars 2007).» N’a-t-on pas encore remarqué dans les rédactions qu’il s’agit non de la «technique et de la portée» des armes, mais d’un débat politique par excellence? Ne s’est-on pas demandé comment les Etats-Unis réagiraient, si la Russie installait des missiles défensifs au Mexique ou à Cuba? Quel est l’objectif des Etats-Unis lorsqu’ils tentent d’accélérer l’élargissement de l’OTAN pour admettre la Géorgie et l’Ukraine ?

A ce sujet, prenons connaissance de la conclusion d’une émission diffusée par la radio «Norddeutsche Rundfunk». Hermann Hagena, général commandant de brigade à la retraite y a souligné que tout prouvait qu’«un système de défense contre les missiles était simultanément la défense la plus chère et la moins sûre» contre la menace de missiles nucléaires iraniens. Mais à quoi sert réellement un tel programme ?

«L’OTANisation», un placebo procédural

Depuis cinq ans, l’OTAN envisage un système de défense reposant sur des missiles. En principe, l’adoption de ce système est décidée. Une étude de mise en application doit examiner comment la décision de principe peut être convertie en un programme. Il faut distinguer ce projet de l’OTAN du projet national adopté par les Etats-Unis et tendant à établir en Pologne et en République tchèque une «National Missile Defense» destinée à la protection d’installations stratégiques américaines, tels les radars géants de Grande-Bretagne et du Groenland. La protection de l’Europe par ce système de défense est non le but principal, mais le but secondaire justifiant le projet en Europe. Le projet national des Etats-Unis, dont la réalisation est beaucoup plus avancée que celle du projet de l’OTAN, fait l’objet des débats et controverses politiques.

L’Allemagne tente de concilier les parties, après que le ministère des Affaires étrangères eut tout d’abord formulé des critiques prudentes à propos du style de Washington. Le gouvernement allemand s’efforce d’intégrer le projet américain dans l’OTAN. Il avance l’argument que les consultations nécessaires pourraient alors être menées au sein du Conseil OTAN–Russie notamment. La chancelière fédérale s’est exprimée en ces termes: «Nous préférerions […] une solution au sein de l’OTAN et un franc dialogue avec la Russie à ce sujet» («Frankfurter Allgemeine Zeitung» du 14 mars 2007). Cette préférence accroîtrait-elle les chances de résoudre les conflits politiques ?

Guère! En effet, les Etats-Unis ont indiqué à maintes reprises qu’ils n’accorderaient à personne de droit de codécision dans ce projet qui contribue à leur sécurité nationale. Consultations oui, codécisions non! La Russie, déçue de toute façon des simulacres de consultations qui se déroulant au Conseil OTAN–Russie, ne se satisfera pas de cette solution. La Pologne et la République tchèque, porte-boucliers obéissants des Américains, semblent également peu enclines à se réfugier sous le toit de l’OTAN. En effet, ces deux pays se promettent d’une collaboration directe avec les Etats-Unis des avantages matériels et des relations particulières améliorant leur prestige national.

On ne peut toutefois pas exclure que les Etats-Unis acceptent des consultations dans le cadre de l’OTAN. Ils donneraient ainsi au gouvernement allemand un argument qui pourrait être utilisé dans sa politique intérieure. Le gouvernement de coalition pourrait se prévaloir de consultations dans l’alliance et faire de ce simple fait un succès des efforts allemands dans la recherche d’une solution. En réalité, cette «OTANisation» ne serait rien d’autre qu’un placebo procédural et diplomatique.

Sous le toit de l’OTAN, les Etats-Unis pourraient même compter sur une large approbation, en particulier dans les pays de la «nouvelle» Europe à l’attitude antirusse. Les conflits au sein de l’alliance seraient cachés par des compromis formels. Certaines brèches politiques de l’UE, notamment dans la politique extérieure et la politique de sécurité communes, ne devraient guère causer de soucis aux Etats-Unis, Washington ayant choisi des partenaires européens bilatéraux, à savoir la Pologne et la République tchèque, qui s’opposent à un renforcement de l’UE. Les Etats d’âme de la Russie ne causeront pas de maux de tête en Amérique. En effet, les Etats-Unis se préparent déjà à une nouvelle expansion de l’OTAN par l’admission de la Géorgie et de l’Ukraine. Ainsi, l’OTAN s’adjoindrait des Etats qui avaient fait partie de l’Union soviétique et franchiraient donc une ancienne ligne rouge politique. Cependant, de telles lignes ne sont pas des frontières politiques pour la «seule puissance mondiale», quand il s’agit d’encercler des concurrents politiques potentiels. La politique de Washington en matière de défense nationale contre les missiles en est la preuve.

(Traduction Horizons et débats)

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