« La Russie donne des signaux de souveraineté et d’indépendance »

Vladimir Ivanovitch Yakounine

 

Interview de Vladimir Ivanovitch Yakounine

En marge de la conférence «Choix européen: globalisation ou re-souverainisation?» du 6 mars à Genève, «Horizons et débats» s’est entretenu avec Vladimir I. Yakounine.

Horizons et débats: Comment jugez-vous la situation actuelle en Ukraine ? Quand peut-on s’attendre à une fin du conflit ?

Vladimir I. Yakounine: Pour être honnête, je ne suis pas un homme politique, je ne peux pas répondre aux questions concernant la probabilité d’une fin du conflit. J’examine la politique. Ma tâche est d’apprendre comment reconnaître les tendances essentielles et j’analyse la politique ainsi. A mon avis, la crise en Ukraine est une crise très spécifique. Dans toute l’histoire contemporaine, il n’y a pas un seul exemple d’une telle crise. Ici [à la conférence globalisation ou retour à la souveraineté, cf. encadré], on a déjà évoqué la Yougoslavie. Nous pouvons également examiner la Libye sous cet angle.
Mais le cas de l’Ukraine est un cas à part, parce que là-bas, un conflit a lieu sur le territoire d’un pays ayant les mêmes racines historiques que la Russie. En fait, l’Ukraine n’a jamais été vraiment un Etat, elle a toujours fait partie de l’empire russe, de la société russe etc. De par sa culture, elle fait partie du territoire [russe], et partage les valeurs de la Russie. Maintenant, elle en est séparée, et une partie de l’Etat ukrainien actuel est même divisée strictement: il y a une partie au Sud-Est et une partie tout à fait à l’Ouest. Ceci est extrêmement dangereux parce que cela réveille également le monstre du néonazisme.

J’ai beaucoup d’amis, je voyage souvent dans les pays de l’Europe. Je parle aux gouvernements, aux présidents, aux Premiers ministres, et je sais que la représentation de la crise en Ukraine dans les médias ne correspond pas aux faits. Loin de moi de vouloir prétendre être celui qui possède la vérité ultime, mais j’étais étonné de voir à quel point c’est difficile pour les sociétés occidentales de trouver des informations. A mes yeux, il manque la vraie connaissance de ce qui se passait et se passe dans ce territoire. Ce qui mène à ce malentendu global entre les partis politiques.

A mon avis, la clé du conflit ne se trouve ni à Moscou ni à Minsk, elle se trouve à Washington. Mais d’un autre côté, un ami autrichien m’a raconté que lors d’une visite aux Etats-Unis et lors de conversations avec des personnes très importantes, celles-ci lui auraient dit: Non, non, nous n’avons rien à avoir avec la crise en Ukraine, c’est une affaire européenne.

Malgré quelques progrès en Ukraine, les Etats-Unis et l’Union européenne continuent à appliquer les sanctions contre la Russie. Que pense la population russe de la politique des sanctions de l’Occident?

La réponse est simple. Premièrement, les résultats des sondages montrent que plus de 86% de la population en Russie, générations plus âgées et jeunes confondues, soutiennent la ligne du Président Poutine. Un observateur de la politique estimait que ces sanctions ont contribué davantage à la consolidation de la société que tout autre tentative précédente du gouvernement et d’autres structures étatiques dans l’histoire après l’Union soviétique. Deuxièmement, je pense que nous devons souligner que la diversité au sein de la société est très, très grande. Vous pouvez trouver des libéraux, des néo-libéraux, des communistes, des nationalistes. Malheureusement, vous pouvez même trouver des restes de néofascisme. J’ai honte de le dire, mais c’est vrai. D’un autre côté, la majorité de la population a voté pour la politique de Poutine. Ce n’est pas à cause de la propagande, car une grande partie de la population a toujours su ce qui se passait à l’époque dans l’Union soviétique et aujourd’hui aussi, elle sait ce qui se déroule derrière les murs du Kremlin.

Quelles conséquences ont les sanctions pour le peuple russe?

Il est clair que ces sanctions ont une énorme influence matérielle et émotionnelle sur la vie des gens. C’est ici que nous voyons la réaction de la majorité de la population russe. Nous avions essayé de faire partie de la famille européenne. Nous avons fait beaucoup d’efforts dans ce but. Nous n’avons jamais eu des intentions d’agression. Nous n’avons jamais blessé qui que ce soit. Comment le monde peut permettre que des représentants officiels de la Pologne, par exemple, fassent des remarques tellement insultantes au sujet de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale en sachant que notre pays a perdu 27 millions d’hommes dans cette guerre ? Pourquoi le monde n’a pas été bouleversé par cette tentative de blesser, et ce n’est qu’une tentative, de tourner le couteau dans la plaie ? Je trouve cela abominable. Ces gens-là ne sont pas des incultes, ils sont éduqués, ils savent exactement ce qu’ils font. La question suivante se pose: pour qui le font-ils et à quel prix ?

Quel rôle joue la Russie moderne, jouent les Russes dans le monde moderne ? Y a-t-il des raisons de craindre la Russie à cause de ce rôle – on parle de «russophobie» ? Quelle importance a le terme «monde russe» ?

Dans le monde moderne, il n’y a que quatre pays qui ont un comportement global et qui peuvent penser globalement au niveau politique. Un de ces pays est la Grande-Bretagne. Aujourd’hui, ce n’est plus un grand empire, mais d’un point de vue psychologique, ils pensent de manière globale. Et puis, évidemment, les Etats-Unis d’Amérique. Un empire global nouveau-né comme disait Chomsky. Et la Chine. Le quatrième pays est l’empire russe. La Russie moderne a hérité de ce sentiment, un territoire immense, une grande population, et ils pensent de manière globale. D’un point de vue d’adversaires, les Etats-Unis peuvent considérer la Russie comme cible principale, comme cible d’attaque. Pourquoi? A cause de son potentiel nucléaire et militaire. Parce que c’est historiquement prouvé et parce que la Russie donne des signaux de souveraineté et d’indépendance. Ce n’est pas seulement parce que Snowden s’est installé en Russie. Il ne trouvait pas d’endroit où aller, n’est-ce pas? C’était donc naturel pour notre gouvernement de dire qu’il avait le droit d’être protégé, du moment qu’il n’avait pas commis de crime comme assassiner quelqu’un, faire du trafic de drogues ou quelque chose de similaire. C’est le plus important des droits de l’homme.
Vous pourriez vous poser la question pourquoi la «russophobie» est tellement nécessaire pour le monde occidental moderne. Historiquement, ce n’était pas la Russie ou l’empire russe qui se sont battus contre l’Occident. L’histoire nous montre que c’était l’inverse. Ceux qui condamnent l’idée d’un monde russe le font parce qu’ils utilisent leur propre façon de penser impérialiste pour l’interprétation de la Russie moderne et évitent ainsi de faire face à la vérité. La vérité est: il est normal que des personnes d’une certaine ville, d’un certain village, communiquent avec les personnes de l’autre ville et se soutiennent mutuellement s’ils en ont la possibilité. Des Grecs qui vivent à New York ont par exemple leur communauté à New York. Tous ces gens vivent un peu dans deux mondes. Donc, si nous utilisons le terme «monde russe», nous voulons parler des gens qui ont peut-être émigré de Russie pendant la révolution. Ou des gens qui ont quitté la Russie plus tard mais aiment quand-même leur patrie et sa culture et aimeraient préserver cette culture et la présenter à une autre culture. Cela correspond tout à fait à la signification du mot «dialogue» ce qui veut dire que des cultures et des nations différents s’échangent. Et nous y tenons. Cela ne veut pas dire qu’on impose à l’Occident des idées particulières de manière agressive. Il s’agit plutôt d’encourager et préserver la culture riche de la langue russe et la diversité de la culture russe. Voilà la signification de «monde russe».

Dans votre discours de 2014 lors du congrès berlinois «Amitié avec la Russie», vous avez parlé de la crise d’identité de l’Occident et la crise d’identité russe. Qu’est-ce que vous entendez par là ?

Peut-être que, dans un avenir lointain, tous les êtres humains de la terre feront uniquement partie de la population de la terre. Ils ne seront pas Allemands, Autrichiens, Suisses, Russes etc. Mais le monde multiculturel des Suisses, des Allemands, des Russes etc. offre une telle diversité de possibilités et représente la valeur de ce monde. On veut nous faire croire que nous devrions oublier que nous sommes Allemands, Russes, Anglais, Américains pour être sur la même ligne que le «mainstream». Et ce «mainstream» qui porte le nom de la mondialisation ne veut pas dire créer un être humain avec les meilleures caractéristiques humaines et respectables possibles.

Vous avez entendu qu’il s’agit là d’une américanisation du monde. Et la nation américaine est une nation spéciale. Les hommes qui sont partis en Amérique ont laissé leur histoire derrière eux. L’histoire de leurs pays. Ils ont émigré et ont coupé tous les ponts avec leur pays d’origine. Cette mentalité peut expliquer quelques particularités de la politique américaine. Ils n’ont rien gardé du passé, ils n’apprécient rien du passé. Ce n’est pas ainsi pour les nations historiques. Il n’y a pas de comparaison possible. Dans l’histoire, il y avait du bon et du mauvais. La vie est ainsi faite. Chacun de nous peut avoir honte de quelque chose qu’il a fait dans le passé. Mais c’est aussi la partie de la vie qui façonne une personne. En parlant de la perte de l’identité, je voulais dire que la suppression agressive de l’humanité dans la nature humaine signifie que nous perdons l’identité de l’être humain. 

Qui plus est, le culte de la consommation crée une espèce humaine totalement nouvelle. La personne qui n’est que consommateur ne consomme que pour consommer, elle veut posséder pour posséder, uniquement pour assouvir ses désirs. Il va sans dire que cela se fait sans aucune responsabilité envers autrui. Pendant l’époque de la Révolution française, il y avait un cas célèbre, qui constitue à mon avis une bonne description de la liberté d’une personne, de la liberté individuelle de la personne. Le juge statuait que la liberté personnelle s’arrêtait au nez de l’autre personne. Et c’est vrai.

Comment voyez-vous l’importance de la Suisse neutre pour la Russie ?

Je n’ai pas le temps de parler dans le détail du sujet important de l’histoire de la Suisse moderne. Pendant deux guerres, la Suisse a évité de participer aux destructions de la guerre. Pendant toute l’histoire suisse, il y avait la structure fédérale de l’Etat avec quatre langues équivalentes. Personne n’est offensé par le fait qu’il serait peut-être mieux de parler le français s’il se rend à Lausanne. Je suppose que la Suisse peut être un bon exemple et je peux ajouter que la Russie est également un pays multinational. Aucun de nos petits peuples n’a perdu son existence et ils n’ont pas été éliminés, ils n’ont pas été opprimés. Quelques langues ont même pu devenir des langues écrites après avoir existé uniquement en chansons et poèmes. Et c’est vrai. Il y a donc beaucoup de choses qui sont similaires entre la Suisse et la Russie et je propose que nos sociétés doivent coopérer plus étroitement pour montrer des exemples comment des êtres humains, de différentes cultures et groupes ethniques, peuvent vivre ensemble.

Monsieur le Professeur, je vous remercie pour cet entretien. 

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