La politique et les médias occidentaux lancent l’attaque contre le gouvernement nicaraguayen

Jens Bernert*  Horizons et débats,  26 AOÛT 2018

 

Un coup contre le Nicaragua.

 

Qu’il y ait actuellement des troubles au Nicaragua n’est un secret pour personne. Le fait que les États-Unis et d’autres États occidentaux agissent en coulisse, a entre-temps été thématisé dans plusieurs articles critiques consacrés à la situation du Nicaragua.1,2,3,4,5,6,7,8 Comme si l’affaire Iran-Contra n’avait jamais eu lieu, la politique et les médias occidentaux lancent l’attaque contre le gouvernement nicaraguayen en diffusant de fausses informations.9 On connaît ce procédé déjà de divers autres conflits. Les changements de régimes sont souvent présentés par les médias comme inéluctables et sont accompagnés de massives campagnes de désinformation.

 

De nombreuses personnes critiques ne disposent pas cependant sur leur radar de l’aspect géopolitique: le canal du Nicaragua planifié entre le Pacifique et l’Atlantique, ou plutôt la mer des Caraïbes. Car ce dernier pourrait mettre en péril la position privilégiée du canal de Panama se trouvant plus ou moins sous le contrôle des États-Unis et dont le dernier élargissement a été fêté le 26 juin 2016. Il semble que les préparatifs pour ce chantier soient déjà engagés, au moins jusqu’au début des troubles.

Je n’avais pensé à ce «canal du Nicaragua» que dernièrement, car on en parle très peu. Alors même que j’avais lu, par intérêt historique, passablement de textes concernant le canal de Panama, puis à propos de son présumé successeur ou projet concurrent le canal du Nicaragua. Un fait me montra que je n’étais pas loin de la vérité en pensant que ce projet géopolitique de grande importance avait d’une manière ou d’une autre à voir avec l’actuel conflit. Une recherche sur Internet dans Google News sur le «Canal du Nicaragua».10

Le journal «Südwestpresse» a publié le 18 juillet 2018 un article, dans lequel on trouve l’affirmation suivante:
«Les reproches des mouvements estudiantins s’adressaient au président Ortega n’ayant pas fait éteindre rapidement un incendie dans un parc naturel afin de permettre à des amis grands propriétaires fonciers de s’emparer de ces terres. Les adversaires du projet ‹Canal du Nicaragua› à 50 milliards s’opposent aux immenses dépossessions prévues.»

Je vous prie instamment de ne lire cet article, si vous voulez le sortir du Web, qu’après avoir pris connaissance du contenu de cet article et des sources indiquées dans les notes de fin. L’article de la «Südwestpresse» contient une telle quantité de fiel qu’il est pratiquement indigeste. Toutefois, il contient une remarque concernant le canal du Nicaragua.

Un article dans Spectrum indique le lien géopolitique avec la Chine.11 Ce qui correspond à mes connaissances, du moins en ce qui concerne l’«opinion propagée» sur le canal du Nicaragua.

Spektrum: «Il est bien probable qu’il s’agisse également de raisons géopolitiques pour les Chinois de vouloir ouvrir cette voie. […] La Chine fait partie des plus grands clients du pétrole vénézuélien et les deux Etats entretiennent des relations amicales. Il semble donc logique que la République populaire cherche des alternatives sûres, alors même que le canal de Panama ne se trouve plus sous le contrôle américain, mais appartient au Panama.»

Le quotidien «Mannheimer Morgen» «sait» aussi quelque chose au sujet du canal du Nicaragua: «‹Nous devons rendre public ce qui se passe au Nicaragua›, a déclaré Cardenal dans son essai, en dénonçant le fait que le chef de l’État Ortega ait réussi ‹en un seul jour› à faire admettre par le Congrès national la loi permettant la construction d’un canal interocéanique avant de remettre cette concession le lendemain ‹avec une vitesse inouïe› à une entreprise chinoise et un investisseur du nom de Wang Jing.»

Il est possible que l’opposition et les États-Unis ainsi que leurs alliés veuillent faire tomber le gouvernement du Nicaragua pour diverses raisons, mais rien ne justifie de se désintéresser de la question du canal du Nicaragua. Notamment parce que l’Occident s’en préoccupe fortement et que nos propres propagandistes font le lien entre les troubles, dans lesquels l’Occident prétend une fois de plus «être totalement innocent», et le canal projeté.

Les États-Unis ne se débarrasseront plus aussi facilement de cette affaire géopolitique extrêmement importante. Même si le gouvernement du Nicaragua arrive à tenir bon, malgré les campagnes de dénigrement et les attaques armées, on arrivera peut-être à empêcher la construction du canal. Il se pourrait que la construction n’aurait jamais abouti, mais pensez-vous réellement que les États-Unis accepteraient un tel risque et se contenteraient d’observer le déroulement de cette construction tout en espérant que les maîtres d’œuvre soient poursuivis par la poisse ? Avec ou sans les Chinois: la construction du canal serait un coup insupportable porté aux États-Unis, tout au moins du point de vue des partisans de la ligne dur.

Les diminutions des pensions au Nicaragua, dont parle la «Südwestpresse» et compagnie sont le fruit des pressions exercées par le FMI (Fonds monétaire international), dont on sait qu’il est sous la coupe des États-Unis et impose aux États du monde entier un régime néolibéral.

Le président Ortega s’est opposé aux ordres du FMI et a ainsi nettement moins réduit les retraites en comparaison de celles prévues par les États-Unis. Le fait que nos médias et nos «activistes» s’en prennent maintenant aux diminutions des pensions par le gouvernement du Nicaragua, le rendant ainsi responsable des troubles actuels, démontre l’incroyable fourberie de nos propagandistes. Ils veulent nous faire passer pour des imbéciles !

 

Source: Rubikon – Magazin für die kritische Masse du 4/8/18

(Traduction Horizons et débats)

www.rubikon.news/artikel/die-gekaufte-revolution

www.rubikon.news/artikel/contras-2-0

blauerbote.com/2018/07/26/bundesregierung-plant-angriff-auf-nicaragua-staatssekretaer-annen-reagiert-aggressiv-auf-kritik/

www.jungewelt.de/artikel/337135.blaupausen-des-regime-change.html

www.barth-engelbart.de/?p=204056

amerika21.de/blog/2018/07/207732/nicaragua-definitionssache

www.jungewelt.de/artikel/336430.nach-drehbuch.html

amerika21.de/analyse/206829/nicaragua-solidaritaet-konflikt

www.heise.de/tp/news/Akten-zur-Iran-Contra-Affaere-veroeffentlicht-2032783.html

10 www.google.de/search?q=Nicaragua+Kanal&tbm=nws


11 www.spektrum.de/news/nicaraguakanal-jahrhundertwerk-oder-desaster/1240739

12 www.morgenweb.de/mannheimer-morgen_ artikel,-welt-und-wissen-toedliche-traeume-vonfreiheit-und-demokratie-_arid,1293022.html

13 www.taz.de/!5432544/

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Remarque: Ce texte est paru en premier dans la revue Internet «Rubikon für die kritische Masse». Comme la publication de l’article se trouve sous la licence libre (Creative Commons), Horizons et débats réimprime ce texte et signale explicitement que Rubikon ne vit que des dons.

Il y a plus de 100 ans, au Panama …

par J. R. de Salis

hd. L’historien suisse renommé Jean Rodolphe de Salis décrit, dans son style particulier, l’appropriation du canal de Panama par le gouvernement américain de l’époque.

«En politique extérieure, Roosevelt a poursuivi, en tant que président [de 1901–1909], deux buts: (1) la construction du canal de Panama en tant que projet réalisé uniquement par les Etats-Unis, et soumis à leur souveraineté, ainsi que (2) la suppression de toute ingérence étrangère ou prise de territoire dans n’importe quel endroit de l’hémisphère occidental. Ensemble, ces deux objectifs eurent comme effet l’immiscion de l’Union elle-même en Amérique centrale, en s’appropriant des terres sur l’isthme de Panama et en érigeant sa prédominance politique et économique dans les Caraïbes.
Il s’agissait de se débarrasser de trois obstacles avant de pouvoir entamer la construction du canal. L’un était l’Accord Bulwer-Clayton de 1850 entre les Etats-Unis et l’Angleterre stipulant l’équivalence des deux partenaires et leur renoncement à la fortification militaire du futur canal; le deuxième obstacle concernait la «Nouvelle Société du canal de Panama» disposant du droit prioritaire pour la construction du canal; le troisième et le plus gros obstacle était la souveraineté de la République sud-américaine de Colombie sur le territoire prévu pour la construction du canal, qui, en tant que Province du Panama, faisait partie de cet Etat.
En 1902, le gouvernement britannique renonça à ses droits garantis dans l’Accord Bulwer-Clayton, négocié par leurs ambassadeurs Pauncefote et le secrétaire d’Etat Hay et ratifié par le Sénat américain. L’Angle­terre respecta le droit des Etats-Unis de construire le canal sous leur contrôle exclusif ainsi que de le fortifier, à condition de garantir le libre passage des bateaux de toutes les nations aux mêmes conditions. Ainsi, la politique britannique souscrivit à sa retraite partielle d’Amérique centrale (où cependant la Jamaïque, le Honduras britannique ainsi que quelques autres petites îles antillaises, outre le Guyane britannique et les îles des Bahamas font toujours partie de l’Empire britannique) et accepta les droits et les intérêts particuliers des Etats-Unis dans les Caraïbes. C’était l’époque où l’Angleterre, après avoir vaincu les Bures, consolida sa suprématie en Egypte, en Afrique de l’Est et du Sud, conclut avec l’Italie un accord de neutralité, forma une alliance avec le Japon et entama un règlement à l’amiable avec la France dans les divers contentieux liés aux colonies, en reconnaissant la prise de pied française au Maroc. Le renoncement britannique à ses droits légitimement acquis aux Caraïbes ne pesait pas trop lourd face à l’opportunité de pouvoir mieux contrecarrer – par l’apaisement de ses relations avec les Etats-Unis, le Japon, l’Italie (et en 1904 avec la France) – la construction de la flotte navale allemande et de renforcer, suite au retrait de ses unités marines des Caraïbes (plus tard également de la Méditerranée), la défense efficace de ses côtes dans la mer du Nord.
La ‹Nouvelle société du canal de Panama› – successeur juridique de la Société de Lesseps française – se trouvait en possession de la concession de construction, accordée par la République de Colombie; leurs propriétaires étaient heureux de pouvoir transmettre leurs droits aux Etats-Unis et ils firent une proposition allant dans ce sens au gouvernement de Washington. Dans la province du Panama, les cercles dirigeants désiraient également que les Américains prennent en mains la construction du canal. Ce plan échoua pourtant à l’été 1903, suite à la résistance du Parlement colombien qui renonça d’accepter le contrat de concession négocié entre le secrétaire d’Etat Hay et le négociateur colombien Herran. Le 3 novembre, un soulèvement contre la dominance colombienne fut instigué par des cercles intéressés de la ‹Nouvelle Société du canal du Panama›; la présence de navires de guerre américains empêcha les troupes colombiennes de poser le pied sur terre ferme pour étouffer le soulèvement. On incrimina Roosevelt de façon très sévère pour ce procédé qu’il avait certainement fomenté. Il avoua plus tard qu’il ‹avait simplement pris possession du Panama pour couper court aux bavardages interminables et pour faire démarrer l’ouvrage› (Beard). Quoi qu’il en soit, il reconnut le gouvernement de la nouvelle République du Panama dans les trois jours après l’éclatement du soulèvement et, le 18 novembre déjà, les conditions sous lesquelles les Etats-Unis étaient en droit d’entamer le tracé du canal furent fixées dans un accord conclu entre le secrétaire d’Etat John Hay et le représentant du Panama, Philippe Bunau-Varilla. La petite République céda aux Etats-Unis la zone du canal et leur confia le droit de la fortifier et de la défendre; la propriété de la ‹Nouvelle Société du canal de Panama› fut transférée aux Etats-Unis qui versa au Panama le même dédommagement qu’ils avaient offert à la Colombie. En outre, les Etats-Unis obtinrent, en République du Panama, des privilèges semblables à ceux qu’ils avaient à Cuba. Ils étaient donc responsables de l’autonomie et du maintien de la paix et de l’ordre sur le territoire et exerçaient le contrôle des finances publiques. Ainsi, le Panama se transforma en réalité en un protectorat américain.

Source: von Salis, J. R.; Weltgeschichte der Neuesten Zeit, Band II/1, Amerika-Asien-Europa, Orell Füssli Verlag Zürich, Neuauflage 1980, p. 57s.

(Traduction Horizons et débats)

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