Comment la Chine voit la Russie, Pékin et Moscou: proches, mais pas alliés

Par Fu Ying, présidente de la Commission des Affaires étrangères du Congrès national du peuple de la République populaire de Chine*

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«L’ordre international, tel qu’il se présente actuellement, est la pierre angulaire de la stabilité mondiale – mais il n’est pas parfait. En 2005, la Chine et la Russie ont publié une déclaration commune sur ‹l’ordre international au XXIe siècle› qui réclamait un système international plus juste, tirant sa légitimité des principes et des normes du droit international. La déclaration précisait que Pékin et Moscou considéraient l’évolution de leurs relations – de la défiance et de la concurrence vers le partenariat et la coopération – comme un modèle à suivre pour les autres pays, pour apprendre à gérer les divergences et à travailler ensemble sur les points de convergence de façon à soutenir l’ordre mondial et réduire les probabilités de conflit mondial entre grandes puissances et de guerre.»

 

Alors même que les relations de la Russie avec les Etats-Unis et l’Europe occidentale vont en se refroidissant, les liens relativement chaleureux qui se sont établis entre la Chine et la Russie font l’objet d’un intérêt renouvelé. A l’Ouest universitaires et journalistes se sont à nouveau lancés dans un débat sur la nature du partenariat sino-russe et se demandent s’il évoluera vers une alliance.

Depuis la fin de la Guerre froide, deux principaux points de vue tendent à définir l’appréciation par l’Occident de la relation sino-russe et ce que l’on croit être son avenir. Le premier d’entre eux considère que le lien entre Pékin et Moscou est vulnérable, aléatoire et marqué d’incertitude – «un mariage de convenance», pour utiliser l’expression favorite de nombreux partisans de cette vision des choses, pour qui le rapprochement entre les deux pays reste improbable et leur séparation fort possible. L’autre point de vue soutient que les liens entre la Chine et la Russie reposent sur des facteurs stratégiques, voire idéologiques, et prédit entre les deux pays – qui considèrent tous deux les Etats-Unis comme un possible obstacle à leurs objectifs – une éventuelle alliance anti-américaine et antioccidentale.
Aucune de ces deux opinions ne reflète vraiment la véritable nature de ces liens. La relation sino-russe est un partenariat stratégique stable et certainement pas une union de convenance: elle est complexe, solide et profondément enracinée. L’évolution des relations internationales depuis la fin de la guerre froide n’a fait que rapprocher ces deux pays. Des analystes occidentaux et des responsables politiques ont spéculé (peut-être même espéré) sur les conflits en cours en Syrie et l’Ukraine, dans lesquels la Russie s’est vue lourdement impliquée et qui aboutiraient à des tensions – voire même une rupture – entre Pékin et Moscou. Mais ceci ne s’est pas produit.
Néanmoins, la Chine n’a pas intérêt à une alliance formelle avec la Russie, pas plus qu’à la création d’un front anti-américain ou antioccidental de quelque nature que ce soit. Au contraire, Pékin espère que la Chine et la Russie maintiennent leurs relations afin de fournir aux deux grands voisins un environnement sûr, propice à la réalisation de leurs objectifs de développement et à leur mutuel soutien par le biais d’une coopération bénéfique, proposant ainsi un modèle de grands pays sachant gérer leurs divergences et coopérer de façon à renforcer le système international.

Des liens qui engagent

A plusieurs reprises, dans la période qui va de la fin du XIXe siècle à la moitié du XXe siècle, la Chine a conclu des alliances avec l’empire russe et son successeur, l’Union soviétique. Chaque fois cependant, ces accords ont été de courte durée, aucun d’entre eux n’ayant été plus qu’un traité opportuniste entre pays de force inégale. Durant les décennies suivantes, les deux puissants pays communistes se sont débrouillés tant bien que mal, coopérant ponctuellement, mais plus souvent mus par la méfiance et la rivalité. En 1989, au crépuscule du pouvoir soviétique, leurs relations sont finalement revenues à la normale. Ils ont conjointement annoncé qu’ils développeraient des relations bilatérales basées sur «le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, de la non-agression mutuelle, de la non-ingérence dans les affaires intérieures des uns et des autres, de l’égalité, de l’intérêt mutuel et de la coexistence pacifique.» Deux ans plus tard, l’Union soviétique s’est désintégrée, mais les relations sino-russes ont perduré selon le principe «Pas d’alliance, pas de conflit et pas de visées sur un pays tiers».
Peu après, la toute jeune Fédération de Russie a adhéré à la soi-disant approche atlantiste. Pour obtenir la confiance et l’aide de l’Occident, la Russie a non seulement suivi les prescriptions occidentales en matière de réforme économique, mais a également fait des concessions sur d’importantes questions de sécurité, allant jusqu’à réduire sa réserve d’armes nucléaires stratégiques. Pourtant les choses n’ont pas tourné comme les Russes l’espéraient, et leur économie s’est mise à stagner tandis que leur influence régionale déclinait. En 1992, déçus par ce qu’ils considéraient comme des engagements non tenus par l’assistance européenne et américaine et irrités par les rumeurs d’expansion de l’OTAN vers l’est, les Russes ont commencé à porter leur attention vers l’Asie. Cette année-là, la Chine et la Russie ont annoncé qu’ils se considéraient comme «des pays amis» et ont publié une déclaration politique commune stipulant que «la liberté des peuples à choisir leurs propres voies de développement devrait être respectée, alors même que les différences de systèmes sociaux et les idéologies ne devraient pas gêner le développement normal des relations internationales.»
Depuis, les relations sino-russes se sont progressivement améliorées et se sont approfondies. Pendant les vingt dernières années le commerce bilatéral et l’investissement se sont développés à très grande échelle. En 2011, la Chine est devenue le plus important partenaire commercial de la Russie. Rien qu’en 2014, les investissements chinois en Russie ont augmenté de 80% et ils demeurent en forte hausse. Pour se représenter la croissance des liens économiques, il faut se souvenir qu’au début des années 1990, le commerce bilatéral annuel entre la Chine et la Russie s’élevait à environ 5 milliards de dollars. En 2014, il avoisine les 100 milliards de dollars.
Cette année-là, Pékin et Moscou ont signé un accord historique portant sur la construction d’un pipeline qui, dès 2018, acheminera chaque année prés de 38 milliards de mètres cubes de gaz naturel russe vers la Chine. Les deux pays planifient également des accords significatifs impliquant la production d’énergie nucléaire, la construction aérospatiale, les trains à grande vitesse et le développement d’infrastructures. En outre, ils coopèrent sur de nouvelles institutions financières multinationales, telle la Banque asiatique d’investissement en infrastructure, la nouvelle banque de développement des pays du BRICS, et le pool de réserve de devises étrangères du BRICS.
Parallèlement, les liens de sécurité connaissaient la même amélioration. La Chine est devenue l’un des plus grands importateurs d’armement russe et les deux pays discutent d’un certain nombre de projets communs de recherche et développement en matière d’armement. La coopération sino-russe en matière de défense élargie implique des consultations entre le personnel militaire de haut niveau, des formations et des opérations militaires conjointes, incluant au cours de la décennie plus d’une douzaine de manœuvres militaires communes de lutte anti-terroriste, effectuées bilatéralement ou sous les auspices de l’Organisation de Coopération de Shanghai. Durant les vingt dernières années, des milliers de militaires chinois ont étudié en Russie et de nombreux gradés russes ont reçu des formations à court terme à l’Université chinoise de défense nationale.
Tout comme les liens économiques et militaires, les relations politiques se sont renforcées. En 2008, la Chine et la Russie ont pu résoudre pacifiquement les conflits territoriaux qui grevaient leurs relations depuis des décennies, en fixant de manière formelle leurs frontières sur plus de 2600 miles (4184 km), éliminant ainsi leur principale source de tension – un but rarement atteint entre grands voisins. Au cours des dernières années, les deux pays ont organisé des réunions annuelles régulières entre leurs chefs d’Etat, Premiers ministres, législateurs et ministres des Affaires étrangères. Depuis 2013, Xi Jinping, devenu président de la Chine, a fait cinq visites en Russie; le président russe, Vladimir Poutine, s’est lui-même rendu trois fois en Chine dans la même période. En tout, Xi et Poutine se sont rencontrés 12 fois, faisant de Poutine le chef d’Etat étranger que Xi a rencontré le plus fréquemment depuis son accession à la présidence.

Gérer les divergences

Malgré toutes ces avancées, il existe encore des divergences entre les deux voisins et ils ne partagent pas toujours les mêmes priorités quant à la politique étrangère. La Russie est traditionnellement orientée vers l’Europe, tandis que la Chine est plus concernée par l’Asie. Les styles diplomatiques des deux pays diffèrent eux aussi: la Russie a plus d’expérience sur la scène mondiale et, en matière de manœuvres diplomatiques, elle a tendance à privilégier la force, l’action et souvent l’effet de surprise. Par contre, la diplomatie chinoise est plus réactive et plus prudente.
L’ascension de la Chine a parfois généré un malaise en Russie, où certaines personnes se sont difficilement adaptées au relatif changement de l’équilibre des forces entre la Chine et la Russie. On parle encore en Russie de la «menace chinoise», une expression surannée, vestige d’un passé révolu. Un sondage réalisé en 2008 par la Fondation d’opinion publique russe a montré qu’environ 60% des Russes sont inquiets de l’immigration chinoise dans les zones frontalières extrême-orientales, et la perçoivent comme une menace pour l’intégrité territoriale de la Russie; ils sont 41% à penser qu’une Chine plus forte nuirait aux intérêts russes.
Comme la Chine recherchait de nouvelles opportunités de commerce et d’investissement à l’étranger, cela a entrainé un accroissement de la coopération entre la Chine et les ex-républiques soviétiques, et les Russes se sont alors mis à craindre que la Chine n’entre en compétition avec eux sur les zones d’influence dans les pays voisins. En partie pour cette raison, Moscou a initialement hésité à soutenir le projet de «Ceinture économique de la Route de la Soie» avant d’y adhérer finalement en 2014. Parallèlement, certains Chinois continuent à nourrir des griefs historiques envers la Russie. Malgré la résolution du problème de frontière, des commentateurs chinois font parfois référence de façon critique à l’annexion par le régime tsariste de près de 600’000 milles carrés (965’400 km2) de territoire chinois à la fin du XIXe siècle.
Cependant, ces différences ne corroborent guère la spéculation occidentale selon laquelle Pékin et Moscou s’éloigneraient l’une de l’autre. Cette théorie est apparue sporadiquement dans les commentaires occidentaux durant les deux dernières années à mesure que les relations de la Russie avec les Etats-Unis et la Communauté européenne se détérioraient suite aux crises syrienne et ukrainienne. Toutefois, malgré quelques divergences, la Chine et la Russie partagent la volonté de développer solidement leurs relations bilatérales et comprennent qu’elles doivent se donner la main afin d’atteindre la sécurité nationale et le développement. Leur coopération est favorable à l’équilibre du système international et peut faciliter le règlement de certains problèmes internationaux. Parfois ils sont d’accord; parfois ils ne le sont pas. Mais ils sont capables de reconnaître et de gérer leurs désaccords tout en continuant à étendre les zones de consensus. Comme le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi l’a remarqué, la relation sino-russe offre une nouvelle approche de la conduite des relations extérieures et présente un modèle dont pourraient s’inspirer d’autres Etats.
Les crises en Syrie et en Ukraine montrent la façon dont la Chine et la Russie ont su efficacement gérer leur partenariat. Aux Etats-Unis, nombreux sont ceux qui considèrent que l’attitude de la Chine par rapport au conflit ukrainien est incertaine, ou soupçonnent la Chine de s’être ralliée à la Russie. En fait, après l’annexion russe de la Crimée en 2014, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinois a déclaré explicitement que l’indépendance de l’Ukraine, sa souveraineté et son intégrité territoriale devaient être respectés. La Chine a souligné que toutes les parties impliquées dans le conflit ukrainien devaient résoudre leurs différends par le dialogue, établir des mécanismes de coordination, s’abstenir d’activités susceptibles d’envenimer la situation et aider l’Ukraine à maintenir sa stabilité économique et financière. La Chine n’a pas pris parti: la justice et l’objectivité servent de principes directeurs à Pékin dans l’approche des affaires internationales.
Mais les diplomates et les leaders chinois ont également retenu les facteurs déclencheurs de la crise, à commencer par la série des «révolutions de couleur» soutenues par l’Occident dans les républiques post-soviétiques ainsi que la pression mise sur la Russie qui a résulté de l’expansion vers l’est de l’OTAN. Il est aussi important de relever les contentieux historiques, ethniques, religieux et territoriaux existant depuis longtemps entre la Russie et les ex-républiques soviétiques. La crise ukrainienne provient de la combinaison de ces facteurs. Comme l’a dit Xi, la crise «n’a pas surgi du néant».
En ce qui concerne la Syrie, la Russie a, selon Pékin, lancé son intervention militaire à la demande du gouvernement syrien pour combattre les forces terroristes et extrémistes. Bien qu’il ait appelé à la démission du président syrien Bashar Al-Assad, Washington partage l’objectif de la Russie qui est d’attaquer l’Etat islamique (EI ou Daesh). Ainsi, d’une part, les Etats-Unis critiquent l’intervention russe, mais d’autre part, ils expriment leur volonté de coopération avec la Russie dans les opérations de lutte contre le terrorisme. L’initiative russe, cependant, n’a pas été exactement ce que les Etats-Unis attendaient, mais n’a pas non plus été tout à fait une mauvaise chose pour les intérêts américains. Du point de vue de la Chine, la Russie et les Etats-Unis ont tous deux intérêt à attaquer le terrorisme brutal de Daesh. La Chine espère que des pourparlers entre la Russie, les Etats-Unis, l’Iran et un certain nombre d’autres puissances régionales permettront d’avancer dans la résolution du conflit.
Il est cependant difficile de déterminer jusqu’où pourrait aller la coopération américano-russe en Syrie, sans une compréhension commune de ce qui mènera à la paix et au rétablissement de l’ordre et de nombreux observateurs chinois restent perplexes devant les opinions américaines et russes, encore si lourdement influencées par la guerre froide. Les politiciens américains tout comme les commentateurs politiques ont encore tendance à parler de la Russie comme s’il s’agissait toujours du rival déchu de la guerre froide. De leur côté, les officiels et les observateurs russes critiquent fréquemment le comportement de Washington, perçu comme arrogant ou impérial. Des deux côtés, quelques analystes ont suggéré que le fossé qui s’est creusé entre Moscou et Washington au sujet de la Syrie et de l’Ukraine pourrait mener à une nouvelle guerre froide. Mais du point de vue de la Chine, les confrontations actuelles ressemblent plutôt à une sorte de prolongation de la période qui a conclu la guerre froide. Il est encore difficile de déterminer si Moscou et Washington saisiront cette occasion de mettre un point final à leurs vieilles inimitiés.

Sortir du jeu à somme nulle

Etant donné la façon dont les relations entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis sont imbriquées, aucune analyse des liens sino-russes ne serait complète sans un examen de l’état des choses entre la Chine et les Etats-Unis. Comparé à la relation sino-russe, celle qui unit Pékin et Washington est à la fois plus large et plus compliquée. Ensemble, la Chine et les Etats-Unis représentent un tiers du PIB mondial. En 2014, les échanges commerciaux américano-chinois ont atteint presque 600 milliards de dollars et l’investissement mutuel cumulé a dépassé les 120 milliards. Il y a trente-sept ans, quand la République populaire de Chine a établi des relations diplomatiques avec les Etats-Unis, personne ne s’attendait à l’apparition d’un partenariat aussi fort. On ne saurait nier cependant les difficultés structurelles inhérentes à cette relation.
Des différences significatives demeurent entre les valeurs politiques chinoises et américaines ainsi qu’entre les systèmes de gouvernement des deux pays. Et beaucoup d’Américains perçoivent la montée en puissance de l’économie chinoise et l’accroissement correspondant de son influence internationale comme une menace potentielle envers le leadership mondial de Washington. La Chine a rapidement atteint le rang de deuxième économie mondiale. Quand les troupes américaines ont envahi l’Irak en 2003, le PIB de la Chine était environ un huitième de celui des Etats-Unis. Lorsque les Américains ont quitté l’Irak huit ans plus tard, le PIB chinois était devenu la moitié de celui des Etats-Unis. Selon de nombreuses évaluations, le PIB de la Chine égalera celui des Etats-Unis avant 2020. Ces changements ont généré à Washington la crainte d’un affrontement entre la Chine et les Etats-Unis. Des différends au sujet des bâtiments implantés par la Chine dans les îles Spratleys en mer de Chine méridionale ont alimenté un débat passionné sur la façon dont les Etats-Unis devraient répondre à ce que quelques spécialistes et commentateurs américains voient comme de l’expansionnisme.
De son côté, Pékin considère la présence de navires militaires américains à proximité du territoire chinois en mer de Chine méridionale comme un acte de provocation. Certains soutiennent que la politique américaine envers la Chine peut évoluer de l’engagement constructif à la politique de l’endiguement. Ces débats ont fourni le contexte de la visite officielle de Xi à Washington en septembre dernier. Dans ses observations faites pendant cette visite, Xi a directement abordé l’idée du défi lancé par le développement de la Chine au leadership mondial des Etats-Unis. «La voie suivie par la Chine est celle du développement pacifique et la Chine ne constitue pas une menace pour d’autres pays», a dit Xi. Plus tard il a ajouté, «on devrait renoncer aux vieux concepts de ‹tu perds, je gagne› ou à celui du jeu à somme nulle et établir un nouveau concept de développement pacifique et de coopération gagnant-gagnant. Si la Chine se développe favorablement, cela profitera au monde entier et profitera aux Etats-Unis. Si les Etats-Unis se développent favorablement, cela aussi profitera au monde entier et à la Chine».
Les leaders chinois attribuent en grande partie la rapide ascension de leur pays à l’intégration réussie de la Chine dans l’économie mondiale. Ils voient la Chine comme un bénéficiaire de l’ordre international, avec l’ONU en son centre, agissant comme un ardent défenseur de principes tels que l’égalité souveraine et la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats, tout ce que garantit la Charte de l’ONU.
La Chine s’attend à devoir se concentrer pour longtemps sur son propre développement intérieur, économique et social et apprécie donc fortement le maintien d’un environnement extérieur sûr et stable. Bien que la Chine soit déterminée à protéger ses propres intérêts et donc à répondre fermement aux provocations, aux atteintes à son intégrité territoriale, ou aux menaces à l’encontre de ses droits et ses intérêts, son objectif principal reste de garantir le maintien de la paix et de la stabilité. Et la Chine s’est engagée à protéger l’ordre international ainsi que l’ordre dans la région Asie-Pacifique, aussi bien qu’à son intégration dans l’univers mondialisé.
L’amélioration des relations entre la Chine et les Etats-Unis représente une part importante de l’effort diplomatique chinois. En septembre dernier a eu lieu la première visite officielle de Xi à Washington, mais le Président américain Barack Obama et lui s’étaient déjà rencontrés à cinq reprises depuis 2013 et s’étaient parlé par téléphone en trois occasions. En juin 2013, quand les deux leaders se sont rencontrés au Sommet de Sunnylands en Californie, ils ont eu plus de sept heures d’entretiens. Après la réunion, Xi a annoncé que la Chine et les Etats-Unis poursuivraient «un nouveau modèle de relation entre Grands Etats» qu’il a défini comme une relation basée sur le non-conflit, la non-confrontation, le respect mutuel et la coopération gagnant-gagnant. Les deux leaders ont depuis continué leurs entretiens sur ce thème: en novembre 2014, à Pékin, ils ont eu l’entretien connu sus le nom de «Dialogue de Yingtai» qui a duré presque cinq heures. Et pendant la visite officielle de Xi, Obama et lui ont passé près de neuf heures à discuter et ils ont participé ensemble à divers événements. Ces longues réunions entre les deux leaders les ont aidés à renforcer la compréhension et éloigner la confrontation que certains analystes américains croyaient inévitable.
La visite officielle, en particulier, a été très productive. Les deux parties ont conclu un accord sur un grand nombre de questions, y compris concernant la coordination des politiques macro-économiques, le changement climatique, la santé mondiale, la lutte antiterroriste et la non-prolifération nucléaire. Xi et Obama ont aussi abordé franchement les questions de cyber sécurité qui représentaient un sérieux point de désaccord entre Pékin et Washington; les deux leaders ont clarifié les intentions de leurs pays respectifs, consenti à engager un dialogue de haut niveau sur le sujet et se sont engagés à travailler conjointement à l’établissement d’un code de conduite international de cyber sécurité. Ceci est un excellent exemple de ce que les deux pays peuvent promouvoir la coopération mondiale portant sur des questions importantes.
Bien sûr, il se pourrait que Pékin et Washington aient encore des désaccords au sujet de la mer de Chine méridionale, Taïwan, les droits de l’homme, la politique commerciale et d’autres questions. Les intentions des alliances militaires américaines en Asie-Pacifique restent une source particulière de préoccupation pour la Chine, d’autant plus que Washington a annoncé sa «réorientation» vers l’Asie en 2011. Certains des alliés américains dans la région ont élevé des réclamations concernant la souveraineté territoriale de la Chine et ont empiété sur les droits maritimes chinois, espérant qu’en se rapprochant de Washington, ils pourraient impliquer les Etats-Unis dans leurs conflits avec Pékin. Ceci est une voie dangereuse, évocatrice «de la politique de bloc» du temps de la guerre froide.
Certains chercheurs spécialisés en Chine et ailleurs ont suggéré que si les Etats-Unis persistaient à vouloir imposer une politique de coalition dans la région, la Chine et la Russie pourraient envisager d’y répondre en formant leur propre bloc. Mais de tels arguments ne rencontrent pas l’approbation du gouvernement chinois. La Chine ne recherche ni les coalitions ni les alliances et ce genre d’arrangements ne sauraient cohabiter avec la culture politique chinoise. La Russie n’a pas non plus l’intention de former une telle coalition. La Chine et la Russie devraient s’en tenir au principe de partenariat plutôt que d’envisager une alliance. Quant à la Chine et aux Etats-Unis, ils devraient poursuivre leur nouveau modèle relationnel entre Grands Etats, laissant ainsi prévaloir le dialogue, la coopération et la gestion des différences.

Histoire a trois faces

Les relations entre la Chine, la Russie et les Etats-Unis ressemblent actuellement à un triangle scalène dans lequel la plus grande distance entre les trois points se trouverait entre Moscou et Washington. Dans ce triangle, des relations sino-russes sont les plus positives et les plus stables. Les relations sino-américaines connaissent fréquemment des hauts et des bas et les relations américano-russes sont devenues très tendues, surtout maintenant que la Russie doit affronter d’importantes sanctions américaines. En attendant, tant Pékin que Moscou objectent à l’utilisation de la force par Washington, à l’imposition de sanctions à des pays tiers et au système «deux poids, deux mesures» que les Etats-Unis appliquent en politique étrangère.
Les Etats-Unis et leurs alliés pourraient interpréter un rapprochement entre la Chine et la Russie comme la preuve d’une proto-alliance entendant perturber ou défier l’ordre mondial imposé par les Etats-Unis. Mais d’un point de vue chinois, il ne faudrait pas considérer la relation tripartite comme un jeu dans lequel deux des participants s’allient contre le troisième. Le bon développement des relations sino-russes n’a pas pour but de nuire aux Etats-Unis, et Washington ne devrait pas non plus chercher à l’influencer. De même, la coopération de la Chine avec les Etats-Unis ne sera pas affectée par la Russie, ni par les tensions entre Moscou et Washington. La Chine ne formera pas d’alliance basée sur la politique de coalition, pas plus qu’elle ne se laissera recruter en tant qu’alliée par des pays tiers.
L’ordre international, tel qu’il se présente actuellement, est la pierre angulaire de la stabilité mondiale – mais il n’est pas parfait. En 2005, la Chine et la Russie ont publié une déclaration commune sur «l’ordre international au XXIe siècle» qui réclamait un système international plus juste, tirant sa légitimité des principes et des normes du droit international. La déclaration précisait que Pékin et Moscou considéraient l’évolution de leurs relations – de la défiance et de la concurrence vers le partenariat et la coopération – comme un modèle à suivre pour les autres pays, pour apprendre à gérer les divergences et à travailler ensemble sur les points de convergence de façon à soutenir l’ordre mondial et réduire les probabilités de conflit mondial entre grandes puissances et de guerre.     •

*    Fu Ying dirige depuis 2013 la Commission des Affaires étrangères du Congrès national du peuple de la République populaire de Chine. Elle est née en 1953 dans la Région autonome de Mongolie-Intérieure. Elle est mariée et a une fille et a fait ses études à la Beijing Foreign Studies University. Elle est également Vice-présidente invitée d’honneur du Centre chinois d’Echanges économiques internationaux. Elle a auparavant été Ambassadrice de Chine en Australie et au Royaume-Uni. Depuis l’instauration de la République populaire de Chine, c’est seulement la seconde fois qu’une femme occupe la fonction de Vice-ministre des Affaires étrangères (la première était la nièce de Mao, pendant la Révolution culturelle). Ceci est d’autant plus remarquable que Fu Ying n’est pas chinoise, mais appartient à la minorité mongole.

Source: Foreign Affairs, January/February 2016

(Traduction Horizons et débats)

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