Le but principal des États-Unis est d’empêcher toute alliance entre la Russie et l’Allemagne

George Friedman, fondateur et directeur du très important Think tank privé américain Stratfor (abréviation pour «Strategic Forecasting Inc.») a présenté, le 4 février 2015, dans un discours à l’occasion du «Chicago Council on Global Affairs», les arrière-plans géopolitiques de la crise ukrainienne et de la situation globale dans son ensemble (extraits) :

Avec cette carte, George Friedman a illustré (sans les explications placées à droite en français) ce qu’il entend par la création d’un «cordon sanitaire» séparant la Russie de l’Allemagne. L’idée de ce projet remonte aux plans du Maréchal polonais Jozef Pilsudski prévoyant, après la Première Guerre mondiale, la création d’une Fédération antirusse d’Etats slaves. De tels projets ont été ressuscités en 1990 et ont pris une forme concrète en 2016, lorsque la Pologne et la Croatie ont lancé l’«Initiative des trois mers» pour réunir les pays situés entre l’Adriatique, la mer Baltique et la mer Noire. Le deuxième congrès concernant cette initiative a eu lieu du 6 au 7 juillet 2017 à Varsovie avec la participation du président américain Donald Trump.

«Aucun endroit ne peut rester durablement paisible, les États-Unis non plus. Je veux dire que notre histoire est caractérisée par des guerres ou affectée par elles. L’Europe ne va probablement plus mener de grandes guerres, elle va revenir à des conflits plus «normaux et humains»: elle aura ses guerres, ses temps de paix et elle va perdre des vies. Il n’y aura plus 100 millions de morts comme dans la dernière guerre mondiale, l’idée de l’Europe d’être élue, y contribuera. Il y aura des conflits en Europe, il y en a eu en Yougoslavie et actuellement en Ukraine.

Les relations de l’Europe avec les États-Unis – nous n’avons pas de relations avec l’«Europe». Nous avons des relations notamment avec la Roumanie et la France, mais il n’y a pas d’Europe avec laquelle les États-Unis ont des relations […].

L’intérêt principal de la politique étrangère américaine au cours du dernier siècle, dans la Première et la Seconde Guerre mondiale et pendant la guerre froide, réside dans les relations entre l’Allemagne et la Russie. En effet, ces deux pays unis, sont le seul pouvoir pouvant nous menacer. Notre intérêt principal était d’assurer que ce cas ne se produise pas.

Si vous êtes Ukrainien, vous allez chercher quelqu’un, pouvant vous aider – et là, il n’y a que les États-Unis. La semaine passée, il y a 10 jours environ, le commandant en chef des troupes terrestres américaines en Europe, le général Ben Hodges, était en visite en Ukraine. Il y a annoncé, que les conseillers militaires américains arriveront prochainement. En fait, il a remis des médailles aux combattants ukrainiens, alors que le protocole américain interdit de décorer des étrangers avec des médailles. Mais il l’a fait parce qu’il voulait montrer que l’armée ukrainienne était son armée. Puis il est reparti. Et les États-Unis fournissent des armes, de l’artillerie et d’autres équipements militaires aux Etats baltes – mais également à la Roumanie, à la Pologne et à la Bulgarie – cela est un aspect très intéressant. Et hier, les États-Unis ont annoncé, qu’ils envisageaient de fournir des armes à l’Ukraine. Cela a été démenti, mais ils le font, les armes seront livrées. Et dans toutes leurs activités, les États-Unis agissent en dehors de l’OTAN. Car les décisions de l’OTAN doivent être prise à l’unanimité des pays membres.

Le point principal dans toute cette affaire, c’est que les États-Unis établissent un «cordon sanitaire» autour de la Russie. Et la Russie en a conscience. La Russie croit que les États-Unis envisagent de détruire la Fédération de Russie. Je pense que nous ne voulons pas les tuer, juste les blesser un peu, donc leur causer des dommages. En tout cas, nous sommes à nouveau dans l’ancien jeu. Si vous questionnez un Polonais, un Hongrois ou un Roumains – ils vivent dans un tout autre monde que les Allemands, et les Allemands vivent dans un tout autre monde que les Espagnols, c’est-à-dire que le désaccord domine en Europe. Mais ce que les Ukrainiens vont faire, je peux vous le dire très exactement: ils vont tenter d’éviter que les États-Unis doivent les rappeler à l’ordre.

L’intérêt fondamental des États-Unis est de contrôler tous les océans du monde. Aucune autre puissance ne l’a jamais fait. C’est pourquoi nous intervenons auprès des peuples dans le monde entier, mais eux ne peuvent pas nous attaquer. C’est une belle chose. Le maintien du contrôle de tous les océans et de l’espace est le fondement de notre puissance. La meilleure voie de vaincre la flotte ennemie est d’éviter qu’elle soit construite. La voie qu’ont pris les Britanniques dans le passé pour s’assurer qu’aucune autre puissance européenne ne puisse construire une flotte, était de faire en sorte que les Européens se combattent entre eux. La politique que je conseille est celle que Ronald Reagan a pratiquée en Iran et en Irak. Il a soutenu les deux parties en guerre, de sorte qu’elles se sont battues entre elles (guerre Iran-Irak 1980–1988) et non contre nous. C’était cynique, ce n’était moralement pas justifiable, mais cela a fonctionné. […]

La question devant laquelle se trouve la Russie est, de savoir si l’Ukraine reste une zone tampon entre la Russie et l’Occident, restant au moins neutre, ou bien si l’Occident va avancer si loin à l’intérieur de l’Ukraine, pour se trouver à seulement 100 kilomètres de Stalingrad et 500 kilomètres de Moscou. Pour la Russie, le statut de l’Ukraine est une question existentielle. Et les Russes ne peuvent pas, mine de rien, s’éloigner de cette question, la lâcher. Pour les États-Unis, il est clair que si la Russie continue à s’agripper à l’Ukraine, nous allons la stopper. C’est pourquoi les Etats-Unis prennent des mesures, comme celles annoncées par le général Hodges, connu pour ses humiliations, à savoir les troupes d’intervention placées en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne et dans les Pays baltes. Ainsi, on crée l’«Intermarium» [l’Entre-deux-mers], le territoire situé entre la mer Noire et la mer Baltique. Ce plan a été élaboré par Jozef Pilsudski et c’est la solution préférée des États-Unis.

Cependant, là où nous n’avons pas encore de réponse, c’est de savoir ce que va entreprendre l’Allemagne dans cette situation. La seule variable réellement inconnue en Europe est l’Allemagne. Que va-t-elle faire si les États-Unis construisent ce cordon sanitaire, non pas en Ukraine, mais envers l’Occident et si l’influence des Russes en Ukraine s’amenuise – nous ne savons pas quelle sera la position allemande. L’Allemagne se trouve dans une situation singulière. L’ancien chancelier fédéral Gerhard Schröder est membre du conseil d’administration de Gazprom. Les Allemands ont une relation très complexe avec les Russes. Eux-mêmes ignorent ce qu’ils doivent faire. Il leur faut exporter leurs marchandises, les Russes doivent les importer. D’autre part, ils perdent leur zone de libre-échange, dont ils ont besoin pour développer d’autres choses. Pour les États-Unis, le but principal est d’empêcher que les technologies et les capitaux allemands s’unissent avec les ressources de matières premières et la force des ouvriers russes dans une combinaison unique – car c’est ce que les États-Unis ont tenté d’empêcher depuis un siècle. Donc, comment peut-on empêcher cette combinaison germano-russe ? Les États-Unis sont prêts d’empêcher cette combinaison avec leur atout: c’est la ligne reliant la mer Baltique à la mer Noire.

Pour les Russes, il est primordial que l’Ukraine devienne un pays neutre et non pas pro-occidental. La Biélorussie est une autre question. Donc, celui qui peut me dire ce que les Allemands vont faire dans cette situation, pourra également me dire comment les prochaines 20 années d’histoire vont se dérouler. Mais malheureusement, les Allemands doivent toujours à nouveau prendre des décisions. C’est l’éternel problème de l’Allemagne. L’Allemagne est économiquement très puissante, tout en étant très fragile au niveau géopolitique et elle ne sait jamais, comment et où elle peut vendre ses produits d’exportation. Depuis 1871 – cela a toujours été «la question allemande» et la question de l’Europe. Réfléchissez à la question allemande qui renait actuellement. C’est la prochaine question que nous devons nous poser, mais nous ne le faisons pas, parce que nous ne savons pas, ce que les Allemands vont faire.»

Source: Transcription des sous-titres allemands de la vidéo, publiée le 17 mars 2015;

(Traduction Horizons et débats)

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