« Dans le dossier russe, UE et Etats-Unis, c’est bonnet blanc et blanc bonnet ! »

Oui Msieur Président

 

Interview de Philippe Migault* accordée à Eléonore de Vulpillières, France

Le Figaro: Dans un entretien accordé le 28 juillet à la chaîne suisse RTS (Radio Télévision Suisse), Vladimir Poutine a dénoncé la pression américaine et déploré le manque d’indépendance de l’Europe. Il a notamment déclaré: «La Russie n’a aucun intérêt à chercher la confrontation avec les autres pays. Mais nous sommes parfois contraints de défendre nos intérêts. Et nous allons le faire, bien sûr.» Que vous inspirent ces propos ?

Philippe Migault: Sur la question de l’indépendance européenne vis-à-vis des Etats-Unis, on ne peut pas donner tort à Vladimir Poutine. L’UE, faute de moyens et d’une vision politique claire et commune des 28 en matière de politique étrangère, s’aligne sur les positions américaines sous l’influence des nations très atlantistes de l’Europe du Nord: Britanniques, Néerlandais, Scandinaves, mais aussi de l’Est: Polonais, Baltes … Français et Allemands essaient quelquefois de faire entendre un son de cloche alternatif. Ils l’ont fait avec éclat en 2003 en refusant, aux côtés des Russes, de cautionner l’agression américaine en Irak. Mais ces temps sont révolus. A Paris et à Berlin ce sont les milieux atlantistes qui ont le vent en poupe depuis les retraits de Chirac et Schröder. Certes il y a eu Minsk II, mais pour quel résultat ?
Quant à la nécessité pour la Russie de défendre ses intérêts, ces propos sont une évidence, ils relèvent de la mission de n’importe quel chef d’Etat digne de ce nom.

Selon Bruno Le Roux, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, le voyage de dix parlementaires français en Crimée la semaine dernière est «une soumission et une honte pour le Parlement français.» Comment analysez-vous ces déclarations ?

Il me semble que le terme de «soumission» est inapproprié. Il y a régulièrement des déplacements de représentants du Parti socialiste dans des pays bien plus dictatoriaux que la Russie. Je rappelle que François Hollande a été à plusieurs reprises en Arabie saoudite, y compris le sabre à la main à côté de la famille royale saoudienne alors que les décapitations au sabre y sont monnaie courante. Le fait de discuter avec des gens qui n’ont pas les mêmes conceptions que nous est-il une soumission? Je ne le crois pas. Si nous ne discutions qu’avec des pays qui ont les mêmes vues que nous, ce serait très réducteur pour notre diplomatie: nous ne discuterions pas avec grand monde. Le terme «soumission» relève donc plus d’une exagération que d’une analyse réaliste. Quant au terme «honte», il siérait plus aux situations où le Parlement français s’est couvert de honte en ne protestant pas contre la venue en France de chefs d’Etat bien moins respectueux des droits de l’homme que la Russie.

Selon Jean-Marie Le Guen [secrétaire d’Etat aux relations avec le Parlement], ces députés sont «hors du droit international». Cet argument est-il pertinent? Selon vous, la Russie est-elle plus visée que d’autres ?

Il est clair qu’existe à l’égard de la Russie un «deux poids, deux mesures». Ce que l’on s’abstient de condamner dans un certain nombre d’Etats, on ne le pardonne pas à la Russie. M. Le Guen parle de «droit international», mais les Russes ont parfaitement compris que celui-ci était à double standard, et que les Occidentaux pouvaient tout à fait s’en affranchir lorsque cela les arrangeait, au Kosovo ou en Irak. En revanche, pour d’autres, comme la Russie, ce droit international doit être respecté à la lettre. Je rappellerai un fait qui ne dérange pas M. Le Guen: l’Arabie saoudite et ses alliés du Conseil de coopération du Golfe bombardent le Yémen depuis des mois sans aucun mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies. Cela ne dérange pas la France de vendre des armes à ces Etats. Il est donc paradoxal de jouer les vierges effarouchées sur le dossier de la Crimée et de refuser de livrer des Mistral à la Russie, alors que nous sommes prêts à tout pour vendre armes et technologie aux monarchies du Golfe.

La France a reconnu l’indépendance du Kosovo mais pas le référendum qui fait de nouveau de la Crimée une région russe…

Dans la même logique du droit international foulé aux pieds par les Occidentaux, nous sommes intervenus au Kosovo en 1999 au mépris de ce droit. Nous avons bafoué la résolution 1199 du Conseil de sécurité des Nations unies qui n’envisageait pas d’action armée contre la Serbie en dehors d’une résolution de l’ONU. Or la France, avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni a bombardé ce pays sans résolution onusienne. Du point de vue du droit, nous étions dans l’illégalité la plus totale. Nous avons soutenu la résolution 1244 qui stipulait que le Kosovo demeurerait serbe, en tant que province largement autonome. Nous l’avons approuvée en 1999 et nous nous sommes assis dessus en 2008. Nous sommes dans une perspective de nouvelle guerre froide que n’ont jamais oubliée les esprits qui sont incapables de considérer la Russie autrement que comme un ennemi. La puissance russe est perçue comme une menace devant être bridée.

La fracture entre les tenants d’un dialogue avec la Russie et les partisans de la diplomatie euro-atlantiste se creuse-t-elle davantage aujourd’hui ?

Le terme de «fracture» que vous employez est juste. Nous sommes sortis du rationnel. Les insultes volent entre les deux camps. Je suis considéré comme un partisan du dialogue franco-russe: je me fais régulièrement traiter d’«agent stipendié de Moscou», d’«agent du FSB», prenant mes ordres au Kremlin, voire de traître à mon pays. Il n’y a plus de dialogues ou d’échanges sensés, mais du maccarthysme. Si vous n’êtes pas sur la ligne euro-atlantiste, vous êtes systématiquement considéré comme un ennemi de la patrie et vous êtes mis à l’écart de centres de décision, privés ou gouvernementaux.

Thierry Mariani annonce déjà un prochain voyage en Crimée en octobre. Que vont changer ces liens plus étroits entre par­lementaires pour les relations franco-russes ?

Rien malheureusement parce que ces parlementaires sont loin d’être représentatifs de la majorité du Parlement. Tout au plus permettent-ils de maintenir un lien alternatif à la diplomatie française vis-à-vis de la Russie, un lien amical, soulignant que de nombreux Français jugent la politique de sanctions absurde et contre-productive.

Comment envisagez-vous l’avenir des relations franco-russes d’un point de vue diplomatique et économique ?

Elles sont bloquées pour le moment, et le resteront tant que l’on aura décidé que la Russie est un ennemi de la France. La France n’a en réalité aucun contentieux sérieux avec la Russie, mais plutôt des intérêts en commun. Tant que ne reprendront pas la main les gens qui ont une vision apaisée et rationnelle de la diplomatie, le problème perdurera.

La France peut-elle améliorer ses relations avec la Russie dans le cadre de l’Union européenne ?

Dans le dossier russe, UE et Etats-Unis, c’est bonnet blanc et blanc bonnet! L’UE n’a pas de diplomatie en tant que telle car les intérêts de ses membres divergent souvent. Federica Mogherini [ndlr: Haut Représentant de l’UE aux Affaires étrangères] ne dit pas un mot qui aille a l’encontre des intérêts américains. L’indépendance de la France vis-à-vis des Etats-Unis, c’est du vent. On voit bien avec l’arrivée du TAFTA (Traité de libre-échange transatlantique) que nous sommes prêts à faire une croix sur notre indépendance économique. La reprise de relations diplomatiques fortes entre la France et la Russie ne peut se faire dans le cadre de l’UE, mais de façon bilatérale. Mais comme nous sommes entrés de plain-pied depuis environ une dizaine d’années dans le camp euro-atlantiste, disons depuis le retour de la France dans le commandement intégré de l’OTAN sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, et dans la mesure où cet atlantisme est partagé en tous points par François Hollande, nous n’oserons jamais prendre une position qui diffère des Etats-Unis.

Source: © Philippe Migault, Eléonore de Vulpillières/Le Figaro.fr/2015

*    Philippe Migault est directeur de recherche à l’«Institut de relations internationales et stratégiques» (IRIS) de Paris et membre du «Centre d’études des modes d’industrialisation – Ecole des Hautes études en sciences sociales» (CEMI-EHESS).
De 1999 à 2006 il a été grand reporter et spécialiste des questions de défense au «Figaro» et a fait de nombreux reportages en zone de crise (Kosovo, Afghanistan, Asie centrale, Côte d’Ivoire, RDCongo, Haïti, Liban …).
Dans son enseignement, ses principaux domaines d’expertise sont les questions de défense et de sécurité, les industries de l’armement et les technologies duales en Russie et dans l’Union européenne ainsi que la politique, l’économie et les questions de défense des Etats membres de la «Communauté des Etats indépendants» (CEI).

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